C'est quoi ce blog ?
Dix Clameurs : Si c'est écrit trop petit, c'est que vous lisez trop gros.
Nouvelle initialement rédigée dans le cadre du Concours de Nouvelles Albertine Sarrazin 2009.
Vous pouvez télécharger gratuitement la nouvelle en eBook pdf ou en ePub chez In Libro Veritas : http://www.inlibroveritas.net/telecharger/ebook_gratuit/oeuvre39040.html
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- Bonjour, Monsieur de Sangret. Ou, dois-je vous appeler Di Delphe ?
- Bonjour. Non, ça n'est pas nécessaire.
- Vous savez pourquoi vous êtes là ?
- Je m'y attendais.
- Bien, vous allez nous éviter tout le blabla inutile pour en venir directement à l'essentiel. Alors, dites-moi, pourquoi avez-vous fait ça ?
- Parce qu'il le fallait. Les gens doivent savoir.
- Ah. Les gens. Connaissez-vous des gens, Alain ? Oh, vous ne m'en voudrez pas de vous appeler par votre prénom ?
- Faites ce que bon vous semble. De toutes façons, c'est ce que vous ferez, si j'ai bien compris.
- Ah, je vois que la situation ne vous aura pas échappé. Je vais donc me permettre de vous reposer la question : connaissez-vous des gens ?
- Si j'en connaissais, vous leur feriez subir le même traitement ?
- Voyons, Alain, nous sommes entre nous. Vous savez très bien que je ne vous répondrai pas. Mais c'était bien essayé. Alors, qui sont ces gens ? Sont-ils comme vous ?
- Cela dépend. Dites-moi, qu'ai-je de si particulier ?
- Ah, Alain, Alain, vous le savez très bien. Vous appréciez la poésie ?
- Vous voulez parler de votre poésie ?
- Oh, mais quel petit malin nous avons là ! Insinueriez-vous qu'il y a la bonne poésie et la mauvaise ?
- Hum, vous n'êtes pas très loin de ce que je pense en réalité.
- Très bien ! Parfait ! Vous comprendrez dès lors qu'un tri soit nécessaire. Etant donné le nombre effarant d'oeuvres qui circulent déjà, et de celles qui sont encore publiées chaque jour, vous conviendrez qu'il est naturel qu'un choix soit effectué à la source. Afin de n'en garder que l'essentiel, voyez-vous, le meilleur, pour que tous ces gens que vous chérissez tant évitent de s'égarer. Leur temps est précieux, Alain, vous le savez. Aucune déception, aucune indignation ne doit venir troubler leur quiétude, leur sérénité. Vous êtes capable de comprendre ça, Alain, n'est-ce pas ?
- Les gens n'ont pas besoin de vous.
- En effet, vous n'avez pas tort. Moi-même, je ne suis pas indispensable. Pour personne. Demain, dans trois ans, qui sait, quelqu'un me remplacera. Mais pour l'instant, c'est avec moi que vous allez devoir traiter. Et vous avez de la chance, je suis quelqu'un de très compréhensif. Il paraît même que je suis patient. Mais comme tout le monde, j'ai mes limites. Je ne suis qu'un être humain après tout, avec les faiblesses que cela implique. Comme vous, comme n'importe qui.
- Vous n'êtes ni ne serez jamais comme moi.
- Ah bon ? Et qu'est-ce qui vous rend si différent ?
- L'indépendance. La liberté.
- Bravo Alain, vous connaissez de sacrés mots. D'où les avez-vous donc tirés ?
- C'est... un héritage. Nous nous transmettons le dictionnaire familial de père en fils depuis des générations.
- Quelle idée surprenante ! Et ce dictionnaire, où se trouve-t-il ?
- Pourquoi vous le dirais-je ?
- Si vous le voulez bien, j'aimerais convenir avec vous d'un petit arrangement. Comme vous ne semblez pas bien comprendre qui pose les questions ici, nous allons procéder autrement. A chaque point d'interrogation que je trouverai dans vos phrases, même s'il s'agit d'un simple haussement de sourcil, j'appuierai sur ce bouton. Savez-vous de quoi il s'agit ?
- Oui.
- Bien évidemment. Suis-je bête, puisque vous nous connaissez par coeur. Alors, de quoi parlions-nous ? Oh, oui, d'un dictionnaire. Où se trouve-t-il actuellement ?
- Je ne sais pas.
- Alain... Voulez-vous vraiment que je convienne d'un nouvel arrangement avec vous ?
- Non, ça ne sera pas nécessaire. Je ne sais vraiment pas. Je l'ai abandonné dans une salle de restauration avant de publier une annonce à ce sujet. Quelqu'un l'a récupéré, et je n'ai aucun moyen de savoir de qui il s'agit.
- Très ingénieux, Alain. C'est votre idée ?
- Vous savez très bien que non. Ce procédé existe depuis très longtemps. Il permet de faire découvrir des oeuvres qu'on ne trouve nulle part aux gens curieux.
- Des oeuvres qu'on ne trouve nulle part ? Savez-vous qu'en disant ceci, vous ajoutez encore à votre dossier ?
- Oui.
- Alors pourquoi appeler ces rebuts du système des « oeuvres » ?
- Parce que je m'exprime avec les mots que je choisis. Et vous ne pouvez m'en empêcher.
- Je pourrais essayer.
- Mais vous ne le ferez pas. Vous voulez que je sois conciliant. Vous savez que me torturer sans raison risque de vous faire rater de précieuses informations.
- Alain, auriez-vous oublié que nous pouvons sonder l'intérieur de votre crâne et en extraire toutes vos pensées ?
- Si c'était le cas, vous ne seriez pas en face de moi, mais derrière l'écran de votre derrick mental.
- Logique. Vous êtes quelqu'un de sensé, Alain. De brillant, même. Mais, vous est-il seulement venu à l'idée que, peut-être, j'aie voulu vous rencontrer d'abord. Peut-être que je veux vous comprendre.
- Ce que vous voulez surtout, c'est répliquer mon schéma cérébral pour anticiper ceux de mes pairs. Et pour ça, il faut que vous me fassiez réfléchir. Je ne vous ferai pas ce plaisir.
- Très bien, ce n'est pas grave. De toutes façons, n'avons-nous pas tout notre temps pour découvrir ce que vous nous cachez ? Et vous devez savoir que vous serez harcelé de question jusqu'à ce que je tombe sur celle qui vous fera vous trahir.
- Je le sais. Je n'ai rien à cacher.
- Très bien. Venons-en à l'essentiel voulez-vous ? Croyez-vous vraiment à ce que vous avez écrit ?
- Je n'ai pas besoin d'y croire, malheureusement.
- Vous voulez dire que c'est votre interprétation de la vérité et que vous n'en changerez pas ?
- Ce n'est pas une interprétation, pas même une description subjective.
- Très bien, alors qu'est-ce exactement ? Une fiction ?
- Une retranscription. Elle n'a besoin de rien de plus.
- Voyez-vous ça ? Alors vous pensez que... Non ! Alain, voyons. En admettant que cette personne ait existé, et que nous l'ayons interrogée, ce qui n'est pas le cas, comment auriez-vous pu savoir la manière dont tout ceci s'est produit ? Vous n'étiez pas là, à ce que je sache.
- Mais je suis là, maintenant.
- En effet, et quel est le rapport ?
- En admettant que j'existe et que vous m'interrogiez, c'est exactement de cette manière que ça se produit.
- Très bien, alors disons que vous avez raison. Oui, disons que ce « Di Delphe » de votre histoire a existé. Et d'ailleurs, pourquoi lui avoir donné pour nom votre propre pseudonyme ? Cette personne n'avait-elle pas un nom à elle ?
- Le Di Delphe n'est pas un surnom. C'est un titre.
- D'accord, Alain. Je crois que je veux bien accepter ceci. Mais cela ne change en rien notre problème. D'où tenez-vous vos informations ?
- Je n'ai aucune information.
- Aucune information ? C'est troublant. Très troublant. Je suis troublé, Alain. Vous n'avez aucune information ?
- S'il s'agissait d'une information, cela voudrait dire que tout ceci a bien existé. J'estime pour ma part qu'il s'agit d'un aveu.
- Et alors ? Qu'allez-vous en faire ? Le raconter ?
- Je pourrais, mais ça ne sera pas nécessaire.
- Effectivement. Personne ne vous croirait !
- Peut-être. Peut-être pas. Mais si vous en étiez persuadé, vous ne m'auriez pas fait venir jusqu'ici j'imagine.
- A combien d'exemplaires votre texte a-t-il été distribué ?
- Je ne sais pas.
- Allons, faites un effort.
- Vous le savez sans doute mieux que moi.
- Tiens donc. Et qu'est-ce qui vous fait penser ça, Alain ?
- Comme je vous l'ai déjà dit, vous ne m'auriez pas amené ici si l'ampleur de mon oeuvre ne vous faisait courir aucun risque.
- Ne seriez-vous pas quelque peu prétentieux, cher Alain ?
- Non. Je suis fier d'être arrivé jusqu'ici, et je n'ai plus rien à perdre.
- Mais vous avez tant à gagner ! Une fin de vie paisible, par exemple, avec nous, dans une résidence d'un niveau de confort gouvernemental.
- Je préfère encore mourir ici et maintenant.
- Ne me tentez pas.
- Vous pensez pouvoir résoudre un problème en éradiquant toutes ses conséquences.
- Quelle différence ça fait ? Un problème sans conséquence n'est pas un problème.
- Alors s'il n'y a pas de problème, laissez-moi partir.
- Mais vous n'êtes pas un problème, Alain, vous êtes une conséquence.
- Vous reconnaissez donc qu'il y a une cause, soit un problème.
- Vos tours d'acrobate des mots ne m'impressionnent pas, Alain. J'ai été patient avec vous. Ne soyez pas ingrat voulez-vous, et dites-moi ce que je veux savoir. Quels sont les canaux de distribution que vous avez utilisés ?
- Je ne sais pas.
- Alain... Je vais finir par vous trouver désobligeant...
- Une fois de plus, je n'en sais rien. Je n'ai fait qu'écrire cette nouvelle. Puis, je l'ai communiquée à des contacts que je ne connais que par un pseudonyme et que je n'ai jamais rencontrés. Ils ont décidé de la distribuer à plus grande échelle, et visiblement, ils ont bien fait leur travail. Tous n'attendaient plus que ça.
- Mais pour qui vous prenez-vous, Alain ? Pour le Messie ?
- Quelque chose comme ça. J'ai ce qui caractérise un tel personnage, non ?
- Vous me posez une question ?
- Non, excusez-moi.
- Bien, je préfère. Donc, si je comprends bien ce que vous me dites, vous n'avez pas d'informations, et vous ne savez même pas estimer la notoriété de votre texte.
- Je n'en ai pas besoin. Ce texte ne m'appartient pas.
- Comment ça ? Vous n'en êtes pas l'auteur ?
- Si, bien sûr, je l'ai écrit, effectivement. Mais je n'étais pas seul. La société m'a forcé à l'écrire, puis je l'ai offert à l'Homme. Je sais qu'il en fera bon usage.
- Vous voulez que je vous dise, Alain ? L'Homme, comme vous dites, n'en fera rien. Il vous oubliera, comme tous les autres avant vous.
- Cette fois-ci, ce sera différent.
- Différent ? Vous n'imaginez même pas combien de fois j'ai pu entendre cette phrase. Ce qui va plutôt dans mon sens, d'ailleurs. Vous dites la même chose, vous n'êtes donc pas différent.
- Moi, non. C'est le texte.
- Et qu'a-t-il de particulier, ce texte ?
- Il se renouvelle. Il sera toujours d'actualité. Et il vous poursuivra.
- Des menaces ?
- Non, un constat.
- Peu importe. Je n'ai pas peur de votre texte. Ce ne sont que des mots, Alain. Ils n'ont aucun pouvoir.
- Pourtant, ils nous ont amenés à nous rencontrer. Et, déjà, ils agitent le peuple.
- Le peuple a bien d'autres choses à faire que vous lire, Alain. Et nous sommes là justement pour lui éviter de se donner tant de peine.
- Vous avez le pouvoir, mais il ne peut pas aboutir à un contrôle total.
- Et pourquoi donc, dites-moi ?
- Tout simplement parce que si vous avez un agent derrière chaque personne...
- Ce qui est le cas...
- … vous en avez alors tellement qu'il vous est impossible de leur faire tous confiance.
- Voulez-vous attirer mon attention sur un problème de fuite interne ? Connaissez-vous un ou des agents véreux ? Est-ce de cette manière que vous avez obtenu vos informations ?
- Ne me posez pas tant de questions à la fois, je pourrais croire que vous commencez à paniquer.
- Mais pas pas pas du tout. Je sais ce qui est juste, voilà. Je sais ce qu'il faut, et ce qu'il ne faut pas. Comme vous, par exemple. Vous entravez le bon fonctionnement de notre société.
- Je ne suis qu'un grain de sable dans le désert.
- Oui, mais celui qui s'est bloqué dans le mécanisme.
- Dans votre mécanisme, peut-être. Mais ce n'est pas le mien.
- Mais enfin Alain, que voulez-vous ? Perdre tous les progrès de ces dernières décennies ?
- Les progrès ? Ceux-là même qui me forcent à subir votre interrogatoire ?
- Ils sont nécessaire Alain ! J'en suis désolé, mais il le faut. Vous représentez un danger !
- Pour qui ?
- Mais pour tout le monde ! Si le système venait à s'enrayer, le peuple le premier en pâtirait. Est-ce ce que vous voulez, Alain ? Faire du mal à tous ces gens ?
- Bien sûr que non. Je veux seulement qu'ils sachent.
- Mais ils n'ont pas besoin de savoir, Alain. Ils sont plus heureux comme ça. Toute la population, plongée dans le bain nutritif de notre société...
- Dans lequel elle se noie.
- Elle lui donne sa confiance, Alain, et obtient en échange une vie sereine.
- Une vie d'esclave.
- Mais un esclave sans chaînes. Un homme libre.
- Je ne suis pas un homme libre.
- Vous c'est différent. Vous n'avez pas suivi les règles. On vous a donné le monde pour terrain de jeu, et vous voulez rejoindre une autre planète. Vous êtes en dehors du cadre.
- Mais je n'y suis pas seul.
- Non, bien entendu.
- Vous-même, vous n'y êtes pas.
- Pas tout à fait, effectivement.
- Concrètement, personne ici n'est dans votre cadre.
- Parce que le cadre n'est pas pour nous.
- Alors c'est qu'il n'est pas légitime.
- D'accord, et que proposez-vous à la place ? L'anarchie ? Chacun pouvant écrire et dire tout et n'importe quoi ? C'est la jungle, Alain, que vous nous proposez. La jungle est dangereuse, pleine de prédateurs. Vous-même, vous n'y tiendriez pas une journée. Mais dans notre cadre vous êtes venu au monde, vous avez grandi, et vous êtes devenu un beau jeune homme.
- Puis, votre cadre va m'éliminer.
- Ne soyez pas pessimiste, allons. Auriez-vous préféré ne jamais avoir la chance de vivre ?
- Le cadre n'a pas toujours existé.
- De la préhistoire. Voudriez-vous vraiment retourner vivre dans la préhistoire ?
- Ce n'est pas ce dont il s'agit. Il existe d'autres alternatives.
- Croyez-vous en l'évolution, Alain ? Darwin, ça vous dit quelque chose ?
- Oui.
- Et bien figurez-vous que la dernière évolution de l'être humain, c'est le cadre. Et cela dure depuis des siècles. Vous n'ignorez pas ce qu'ont été les ravages de la famine, du manque de soins, de médicaments. Dans le cadre, personne n'est laissé de côté. Tout le monde mange à sa faim.
- Mais pas plus.
- Pardon ?
- Je dis : « Pas plus. »
- Que voulez-vous dire ?
- Dans votre cadre, chacun est assuré de vivre convenablement. Comme chaque autre. Comme ses parents avant lui, et bis repetita. Il mange ce qu'on lui donne, il lit ce qu'on lui propose, il dort quand on lui demande. L'Homme n'est plus qu'un animal domestique.
- Et alors ? Quelle meilleure vie que celle d'un animal domestique ? Aimé, chéri, il n'a aucun besoin qui ne soit immédiatement contenté. Il ne manque de rien, il vit dans un rêve !
- Et aussi dans une cage.
- Oui, Alain, c'est vrai, mais quelle importance, lorsqu'il n'y a rien en dehors de la cage qu'il n'a pas déjà ?
- Vous ne voulez pas comprendre. Il est trop tard pour vous de toutes façons.
- Mon pauvre Alain, vous faites fausse route. Je n'ai pas besoin d'être sauvé. Votre cas, par contre, est des plus préoccupants.
- Je ne crois pas. Si vous me tuez, vous ferez de moi un martyr plus qu'un exemple. Les gens ne veulent plus d'exécutions arbitraires. Ils se soulèveront.
- Vous oubliez quelque chose, mon cher. Vous n'avez jamais existé. Sans vie, pas de mort. Sans mort, point de martyr.
- Il restera toujours mon texte.
- Et bien nous l'attribuerons à quelqu'un d'autre, plus enclin à faire ses excuses publiques. A moins, bien entendu, que vous acceptiez de vous repentir, et de travailler avec nous.
- J'en doute.
- C'est votre dernier mot, vous êtes sûr ?
- Je doute que mon texte puisse être attribué à quelqu'un d'autre.
- Vous pouvez douter. Mais vous l'avez dit vous-même, vous ne l'avez même pas communiqué à des gens que vous connaissiez. Vous n'êtes qu'un numéro. Il nous suffira de remplacer la personne qui occupe ce numéro.
- Une fois de plus, j'en doute.
- Et qu'est-ce qui vous rend aussi sûr de vous, dites-moi ?
- Vous n'aurez pas le temps.
- Le temps, Alain, toujours le temps. Nous en avons à revendre, du temps. Quand bien même je ne m'occupais pas de votre affaire, quelqu'un d'autre le ferait, plus tard, pour un résultat similaire. On est si peu de choses, Alain, vous savez. Tout au plus quelques lignes dans le texte infini de l'histoire humaine.
- Je le sais, Thibaut, je le sais.
- Que... Comment ?
- Oh, désolé, vous ne vous appelez pas Thibaut ?
- Qui vous l'a dit ?
- Mais c'est vous même.
- Vous mentez ! Je suis certain de ne jamais avoir mentionné mon nom.
- Pas cette fois-ci, effectivement.
- Que voulez-vous dire par là ?
- Une autre fois, peut-être.
- Ceci est notre première conversation, Alain.
- En êtes-vous sûr ?
- Et bien, disons, oui. Depuis que j'enquête sur vous, vous savez, j'ai appris à vous connaître par coeur. Au point d'en rêver la nuit.
- Je suis flatté.
- J'ai pensé vous attraper moi-même de nombreuses fois, et... Il y a même eu quelques cauchemars très désagréables dont vous étiez le sujet principal.
- Je vous faisais peur à ce point ?
- Pas du tout. Nous étions même amis. C'était insensé. Oui, voilà, c'est ça, plus rien n'avait de sens !
- Etes-vous certain de l'avoir rêvé ?
- Oui.
- Alors les drogues de votre « cadre » sont très efficaces. Nous nous connaissons depuis l'enfance, Thibaut.
- Ha, ha, très drôle, Alain. Pas très fin, mais terriblement amusant.
- Vous pouvez en penser ce que vous voulez, mais nous nous fréquentons depuis une bonne trentaine d'années.
- Et nous n'aurions jamais pensé à nous tutoyer peut-être ?
- Oh, si, nous avons même commencé par ça. Nous étions si jeunes à l'époque. Vous voulez que je vous raconte ?
- Le désespoir vous pousse à dire n'importe quoi, Alain, vous feriez mieux de vous calmer, et d'accepter votre sort. Collaborez !
- Vous souvenez-vous du début de cette conversation ? Il semblait évident que vous vouliez utiliser le « vous », alors j'ai fait comme vous.
- A vrai dire, non, je ne m'en rappelle pas très bien... mais, j'ai les enregistrements, si vous souhaitez que nous les examinions ensemble.
- Oh, alors vous avez oublié. Ne vous inquiétez pas, c'est normal.
- Mais... comment le sauriez-vous ? Et, à la fin, que savez-vous donc ?
- Avez-vous lu mon texte, Thibaut ?
- Oui.
- Très bien, alors comment se finit-il ? De quoi parle-t-il ?
- Euh... Je... ne sais pas. Je ne parviens pas... à me rappeler. Mais je l'ai, juste là, attendez...
- Ce ne sera pas nécessaire, je vais vous le dire, moi. A la fin de mon texte, Thibaut retrouve peu à peu sa mémoire. Etrangement, son agenda n'a pas sonné pour lui rappeler son injection, et...
- Mon injection ? Mais...
- … et captivé qu'il était par sa prise, nommée Alain, il n'y a pas fait attention. Alors, à mesure que leur amitié reprend place dans sa mémoire, il comprend ce qui lui arrive. Tout ceci, il l'avait prévu depuis le début.
- De quoi...
- En réalité, Thibaut s'est lui-même piégé, c'est écrit noir sur blanc, comme je vous le dis. Nous sommes amis, Thibaut. Un jour, vous avez été choisi, par hasard, pour être drogué, formaté, et intervenir ponctuellement dans la brigade de maintien de la paix sociale.
- La... la place de la Marquise !
- Exactement Thibaut. Nous étions opposés à ces lois, et, pour nous punir, le gouvernement a pris plusieurs d'entre nous pour lutter contre ceux qui restent.
- A... Alain ? Tu... ça a marché ?
- Oui Thibaut. Nous y sommes. Sans influence chimique, libres, en plein coeur du quartier de contrôle. Notre histoire s'est déroulée exactement comme tu l'avais prévu. Et comme c'était écrit. J'espère seulement que les autres ont réussi eux aussi. Au moins auront-ils essayé, et c'est bien là le plus important.
Nouvelle initialement rédigée pour un recueil sur la mort qui - il me semble - n'a jamais vu le jour.
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De la dégradation de tout corps plongé dans le suicide...
Tout corps plongé dans le suicide, entièrement imbibé par celui-ci ou se laissant traverser de part et d'autre librement, subit une force existentielle dirigée vers la tombe et opposée farouchement à tout maintien en vie déplacé. Enfin, en général. Cette force est appelée la « poussée d'Archi-merde », parce que quand même, ça fait chier.
Jurévan est à table. Seul. Comme toujours. La compagnie, il n'a jamais vraiment connu. Il se dit maudit, on le croit marginal, la différence est subtile, le sentiment infernal. Et le regard des autres n'a fait que devenir plus gênant encore après l'accident. De son fauteuil roulant, Jurévan observe la vie comme un patient chez le dentiste. Ca fait mal, mais impossible de l'exprimer. Alors, on attend que ça passe.
Du moins, c'est ce que font la plupart des gens. Mais il y a bien longtemps que Jurévan a décidé de prendre les choses en main. Et ce soir, il s'est préparé un taboulé de poulet assaisonné aux barbituriques. Qu'il a intégralement englouti. Il ne lui reste dès lors plus qu'à attendre de savoir comment il s'en sortira cette fois. Car s'il y a un domaine dans lequel son exclusion est remarquable, c'est bien celui de la mort. Elle le fuit, cette salope, et depuis des années ! Jurévan s'en était rendu compte lors de sa troisième tentative de suicide qui ne pouvait pas rater. Et qui rata, bien évidemment. C'était un saut dans le vide magistral, d'un immeuble immensément haut qui ne lui laisserait aucune chance à l'arrivée. Mais le vent s'était levé, des courants chauds s'étaient précipités à sa rencontre et l'avaient déposé sur le toit d'un bâtiment voisin, de taille moindre.
Ah il s'était fait sacrément mal, c'est certain, il avait même défoncé une grille d'aération. Mais il s'en était sorti, à son grand regret. Après, il avait arrêté de compter, tâchant de surprendre la mort là où elle ne l'attendrait pas.
Mais quitte à se remémorer tout ça, autant commencer par le début. Dès sa naissance, Jurévan avait mis le mauvais pied dans le merdier que serait sa vie de bout en bout. Né sous X, il n'avait connu ni père ni mère. C'était sans doute un signe. De toute son enfance, il n'avait pas eu d'amis. Ni même d'amies. Mis de côté à l'école pour d'obscures raisons, il avait appris à se débrouiller tout seul, et à s'en contenter. Au lycée, en sciences naturelles, il avait trouvé le moyen d'obtenir une grenouille encore vivante à disséquer. Celle-ci s'était enfuie, et l'événement l'avait profondément marqué. C'avait été pour lui une sorte de détonateur, qui allait provoquer son courroux envers sa propre existence. Celle-là même qu'il était le seul à ne pas pouvoir fuir. Et ça ne s'était pas arrangé avec son diabète, révélé un peu plus tard, qui le contraignait une fois de plus à vivre différemment, et à être encore plus seul. Une maladie qu'il aurait bien aimé pouvoir laisser dégénérer, et qui avait fini par lui emporter un oeil, avant qu'il ne se résolve à suivre son traitement convenablement.
C'est alors qu'il avait décidé de trouver un moyen de mettre fin à ses jours. Diabétique, à moitié aveugle, sans famille, sans amis, à quoi bon lutter, de toutes façons ? Sa première idée était toute simple, et se trouve même être la méthode préférée des suicidaires : la pendaison. Une corde, un noeud coulant, une poutre, et c'est parti.
Facile. Son premier essai avait été un véritable fiasco. Gêné par sa mauvaise vue, Jurévan avait fait une douloureuse erreur lors de la préparation de son noeud. Et, lorsqu'il avait voulu s'en servir, celui-ci avait lâché, le laissant choir sur le sol, ralenti par la corde qui lui abrasait le cou en se défilant rapidement sous son poids. Honteux de ce qu'il venait de tenter, et probablement autant du résultat obtenu, Jurévan avait plaidé la rencontre avec une branche inopinée pour se faire soigner. Longtemps, il n'osa plus attenter à ses jours.
Mais quelques années plus tard, alors qu'il avait obtenu son diplôme et passé de longs mois à chercher en vain du travail, l'idée lui était revenue. C'était lors d'un rendez-vous avec une conseillère méfiante, persuadée que Jurévan était fier de détenir le record du nombre d'entretiens d'embauche consécutifs infructueux, quand en réalité il en souffrait. Parce qu'il aurait voulu, pour une fois, pouvoir intégrer une équipe. Même une mauvaise équipe, même si on devait le détester. Au moins, il aurait pu avoir un minimum de contact social. Mais non, rien, personne ne semblait vouloir de lui. Alors, il s'était mis à repenser à la mort. Comme elle serait douce ! S'il y avait un paradis, Jurévan y avait probablement déjà la suite présidentielle de réservée. Quel dommage que le suicide risquait de l'en priver. Mais avec un peu de chance, et la clémence du patron, il aurait sans doute pu négocier une chambre pas trop dégueulasse, et un peu de compagnie, surtout, c'était le plus important. Le paradis n'en serait pas un pour lui, s'il devait y être seul.
Alors, Jurévan avait envisagé de faire un noeud qui se tienne, cette fois-ci. Et il y était parvenu. Il avait également réussi à faire passer la corde par dessus une poutre, et à en accrocher fermement l'autre extrémité. Le tabouret avait résisté à son poids le temps de passer la corde autour de son cou. La poutre, par contre, rongée par les termites, n'avait pas tenu le choc, et s'était littéralement scindée en deux, avant de s'effondrer sur Jurévan, à moitié en miettes. L'événement lui avait coûté une cervicale déplacée, et une paralysie partielle temporaire, accompagnée d'une grosse frayeur. Avait suivi le saut du haut d'un gratte-ciel voisin de l'hopital, qui lui avait démis une épaule et rompu le tendon d'Achille. Un atterissage forcé pénible pour un semi-suicidé convalescent. D'aucuns dirent que la chance était de son côté. S'ils savaient...
Et de nombreuses autres tentatives avaient suivi. Toutes ratées jusqu'à aujourd'hui. Quoi que pour l'heure, Jurévan ne soit pas encore tout à fait plombé d'affaire. Il commence seulement à somnoler, continuant de faire dans ses pensées les souvenirs de sa vie chaotique. Et dans le désordre, lui reviennent l'usage d'une arme à feu qui lui brûla la moitié du visage avant de s'enrayer, l'absorption de poisons qu'il vomit avant d'être sauvé par un voisin venu lui demander un peu de sucre pour son café, les veines tranchées dans sa baignoire le jour où il se fait cambrioler par deux âmes charitables... Mais il avait aussi sauté d'un pont, cherchant le meilleur angle pour s'exploser dans l'eau en y entrant. Juste avant d'y entrer, sa jambe avait heurté un renfort, le faisant pivoter et pénétrer comme une fleur dans le fleuve en contrebas, la jambe brisée et le pied déchiré, mais le reste du corps intact.
Et puis il y avait eu l'accident. Ce triste jour où il avait été condamné à rester cloué dans une stupide chaise à roulettes. La mort elle-même avait dû décider qu'il y en avait marre de toutes ces fantaisies, et que dorénavant il devrait rester chez lui, en sécurité, et seul. Ce jour là, il avait traversé la route sans regarder. Comme bien souvent en réalité. Sauf que ce jour là, une voiture l'avait heurté. Plutôt violemment. Il avait volé quelques instants, avant de s'écraser contre un autre véhicule, désarticulé. Et malgré ça, il n'avait pas réussi à mourir. Tout juste avait-il écopé d'un lot de consolation, une superbe paraplégie totale pour égayer vos soirées pizzas devant la télé.
Pour autant, cette affection supplémentaire n'avait pas ralenti sa volonté d'en finir, et, du haut de son mètre douze à roulettes, Jurévan était parvenu à se jeter dans un cours d'eau en amont d'une chute. D'eau, la chute, et de Jurévan l'espace de quelques instants. Mais "par chance", le fauteuil l'avait sauvé, en se calant à l'endroit le plus dangereux, poussant le corps de Jurévan à partir flotter plus loin, là où justement, et comme par hasard, des promeneurs le recueillirent pour l'emmener à l'hopital. L'expérience lui permit de découvrir une nouvelle équipe médicale, la chute d'eau n'étant pas située à proximité de celle de ses précédentes visites.
Alors oui, on pourrait croire que c'est simple, de perdre la vie, et qu'il suffit d'essayer jusqu'à ce que ça marche, encore et encore. Pourtant, c'est bien ce qu'avait fait Jurévan, changeant de technique à chaque fois pour être certain d'en trouver une qu'il saurait mener à son terme.
Et aujourd'hui, c'était au tour des barbituriques. Jurévan s'était fait une liste. De son lit d'hopital, il avait fait des recherches, et noté tout ce qui pourrait lui servir. De nombreuses lignes furent barrées, lui ayant occasionné trop de douleur pour un résultat bien maigre. Alors, il avait pensé à se lancer dans le vide une nouvelle fois. Une coïncidence telle que lors de sa première tentative aurait bien du mal à se reproduire tous les quatre matins. Mais Jurévan était en fauteuil désormais, et bien qu'il chercha, il ne put trouver d'endroit idéal pour un saut dans le vide. Les toits des immeubles disposent rarement d'un accès handicapé. Quant aux falaises, la plupart n'étaient pas réellement abruptes, et Jurévan avait déjà assez souffert pour ne pas s'amuser à rebondir encore et encore avant de s'écraser, bel et bien vivant, en pièces détachées.
Lors d'un de ses séjours à l'hopital, il avait réussi à se procurer des barbituriques en bonne quantité, et c'est avec eux qu'il s'endormait maintenant, espérant ne plus rouvrir l'oeil jamais.
Mais il le rouvrit pourtant, quelques jours plus tard.
Son coma terminé par un heureux hasard,
c'est l'esprit embrumé qu'il découvrit le cauchemar.
Pendant sa visite d'un monde meilleur,
le voisin en cuisine avait fait une erreur.
Un incendie se propagea alors,
jusqu'à son domicile et sans aucun effort.
Les secours arrivèrent et firent leur travail,
sauvant Jurévan des flammes pris en tenaille,
et lui permettant de garder la vie sauve,
même s'il ne doit plus être qu'une guimauve.
Mais c'est une guimauve grillée,
qui même sans être une friandise,
ne pouvant pas se suicider,
attendra qu'elle agonise.
Nouvelle d'épouvante fantastique initialement rédigée dans le cadre du concours de nouvelles ILV 2008.
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Neuf heures et demi, en plein hiver. Fanny est sur le pas de la porte de son premier client. Il fait froid, alors elle ne tarde pas, et frappe de bon coeur. La porte s'ouvre, et un vieil homme apparaît sur le seuil. Elle se présente, avec l'habituel grand sourire qu'on lui a appris à arborer. Imperturbable, l'ancêtre ne décoche pas un mot. Pourtant, il semble l'inviter à entrer. Cette visite risque d'être bien longue. Une chance que ce soit la première de la journée, quand Fanny n'est pas encore à son maximum. Ce sera vite passé, avec un peu de courage.
Fanny pénètre dans l'ancienne demeure et observe autour d'elle. Etrangement, le hall d'entrée ne possède aucune porte. Seulement un escalier semblant mener vers le niveau supérieur. D'ailleurs, l'homme s'y dirige, toujours muet. Il s'arrête devant la première marche, et se retourne. Ses bras se figent dans une position destinée à indiquer à Fanny qu'elle doit passer devant, et dans quelle direction. Evidemment, elle aurait presque pu s'en douter. Un vieillard qui semble vivre seul, des escaliers, une jeune femme en jupe, tous les ingrédients sont réunis pour offrir à l'ascendance quelques bons vieux souvenirs de ses vices passés. Résignée, mais surtout motivée par le très bon entretien d'une maison historique qu'il lui faudra vendre par la suite, Fanny cède et commence à grimper, avec une technique toute particulière qui ne serait pas sans rappeler le crabe à un observateur attentif. Mais d'observateurs, il n'y en a pas. Et le vieillard qui la suit ne semble même pas préoccupé par la petite culotte de Fanny. Il gravit la tête basse chacune des marches qui lui sont sans doute assez pénibles pour ne pas avoir en plus à se contorsionner dans l'unique but de se rincer l'oeil.
En haut de l'escalier, il y a une porte. Fanny suppose qu'il lui faut l'ouvrir, et elle la traverse sans attendre. La pièce dans laquelle elle débarque est somptueuse. Tapisseries rouge et or, bureau massif, bibliothèque de prestige, cette salle sent bon le luxe et la sérénité. Fanny s'y avance pour faire la place devant la porte. Puis, elle se retourne, espérant enfin établir le dialogue après qu'elle eût vanté la beauté de la demeure. Mais derrière elle, il n'y a personne, et la porte est refermée. Intriguée, elle tente d'abord de la rouvrir. En vain.
Fanny s'énerve. Donnant de grands coups contre la cloison, elle s'adresse à un hypothétique interlocuteur derrière cette foutue porte. Calmement d'abord, quoi que d'un ton sentencieux, elle finit en hurlant. De l'autre côté de la pièce, il y a une fenêtre, qui donne sur la rue. Fanny s'y précipite pour observer l'éventuelle fuite de son geôlier. Mais la rue est déserte. Il y a sa voiture, d'abord, puis d'autres, et tout un tas de maisons qui bordent la rue, mais pas âme qui vive. Comment sortir de cette pièce ? C'est la principale préoccupation de Fanny pour l'instant. Alors, lorsqu'elle remarque l'escalier qui monte vers un étage supérieur, elle n'hésite pas une seconde. Puisqu'on est ici, allons-y gaiement, après tout.
En haut de l'escalier, Fanny trouve une porte, qu'elle franchit allègrement. La pièce est ce qu'on pourrait appeler une salle de jeux. Il y a un billard au milieux, et une table, dans le fond, devant la fenêtre. Sans doute pour jouer au poker, étant donné l'ambiance. Et quand elle se retourne, Fanny s'aperçoit qu'une fois de plus, la porte s'est refermée, sans le moindre bruit. Elle est maintenant scellée, et il est impossible de la franchir dans l'autre sens pour le moment. Mais peu importe, il ne faut pas paniquer, ça ne servirait à rien. Et pour garder le contrôle, Fanny agit en grande professionnelle, et commence à prendre des notes, puis des mesures. Il y avait le grand hall, ses dalles de marbre et ses luminaires majestueux, puis le bureau, ses tapisseries et son parquet, et enfin une salle de repos dirons-nous, aux murs lambrissés et à la moquette épaisse. Fanny note tout. Puis, elle emprunte l'escalier vers un niveau supérieur... et débarque dans une chambre.
Néanmoins, Fanny ne compte pas se faire avoir cette fois-ci. Tenant la porte de ses mains, elle entre, puis se retourne et garde un oeil sur celle-ci. Puisqu'elle ne semble pas bouger, Fanny recule, afin d'avoir un panorama complet de la pièce. Parvenue à côté de la fenêtre, elle peut enfin explorer timidement du regard cette nouvelle salle. Une chambre comme en rêvent les petites filles, parée d'un lit à baldaquins. Mais son inventaire s'arrête brusquement lorsque Fanny se rend compte que la porte est en train de se refermer. Elle s'y précipite, mais arrive bien trop tard. Dépitée, Fanny sent la panique monter autour d'elle, sous la forme d'une claustrophobie avancée, comme si cette vieille bâtisse allait l'avaler, et la digérer. Pour se calmer, elle va s'asseoir sur le lit. Elle a bien vu la porte se refermer, mais ce qu'elle a vu, surtout, c'est qu'il n'y avait personne, derrière, pour le faire. La porte s'est refermée toute seule !
Fanny se laisse tomber en arrière. Sa tête s'enfouit dans les draps moelleux, au moment précis où intervient l'épiphanie. Ca y est, Fanny a compris, c'est sans doute une blague. Un genre d'émission de télévision probablement, où on vous fiche la frousse pour filmer vos réactions, avant de vous soulager en vous révélant la vérité, profitant de ce moment de relâchement pour vous faire signer le droit de diffusion de votre image. En plus, ça explique l'étrangeté des lieux, du vieil homme, ainsi que les portes, qui se referment automatiquement. Dans ce cas, il suffit d'aller au bout de cet enchaînement de salles pour y trouver l'équipe de tournage, et être enfin libérée. Rassérénée, Fanny bondit du lit et se dirige vers les escaliers. Désormais, elle ne prend plus le temps de noter ce qu'elle voit, et se contente d'aller à l'étage suivant. Ainsi, de salle à manger en chambre d'enfant, de cuisine en salle de bains, Fanny vole d'étage en étage, profitant de temps en temps de la vue qui s'offre à elle par la fenêtre. C'est qu'elle est drôlement haut maintenant, et le brouillard l'empêchera bientôt de voir la rue en contrebas.
Puis, Fanny débarque dans un bureau. LE bureau. Ou en tous cas sa réplique exacte. Quel soucis du détail ! Chercherait-on à la rendre folle maintenant ? Fanny avance jusqu'au bureau pour en allumer la lampe de banquier, verte et or, en tirant sur sa petite chaîne. Mais avant d'y être parvenue, elle se fige. Là, derrière le meuble, il y a quelque chose de plus. Quelque chose de trop. Un corps. Choquée par cette horrible vision, Fanny reste paralysée de longues minutes. Il semble que ce soit un jeune homme, baignant dans son sang, et qu'il se soit fait ça tout seul. Est-ce un précédent candidat, qui est réellement devenu fou ? Ou est-ce seulement un acteur maquillé ? A cette idée, Fanny se ressaisit. Elle s'approche du corps pour tenter d'en tater le pouls. Mais la chair est froide, et le sang est sec. Fanny tombe en arrière, affolée. Elle voudrait appeler les secours, et se surprend de ne pas y avoir pensé plus tôt. Sortant son téléphone portable, Fanny commence à tapoter sur le clavier. Malheureusement, aucun réseau ne passe par ici, elle est totalement isolée du monde extérieur. Alors, elle décide de poursuivre son ascension, jurant de s'en sortir pour revenir, accompagnée cette fois, offrir à ce corps une sépulture. Et elle gravit l'escalier.
La salle suivante est une salle de jeu, qui serait probablement une copie de la première s'il n'y avait pas, là encore, un homme étendu sur le sol, sous la table de billard. Froid, celui-ci semble avoir eu le crâne fracassé par la petite statue de marbre sanguinolente posée à ses côtés. Fanny voudrait aller prendre l'air par la fenêtre, mais elle refuse d'enjamber le corps, et se résigne à reporter son besoin à l'étage supérieur. Dans lequel se trouve une chambre, abritant deux amants décédés, depuis quelques temps déjà, eut égard à l'odeur pestilentielle qu'ils dégagent. Fanny en oublie la fenêtre, et s'apprête à grimper l'escalier. Mais à mi-chemin, elle fond en larmes. Et, lorsqu'elle jette un coup d'oeil vers le lit, toute la signification de cette scène lui est révélée, lui provoquant un haut le coeur. Ces deux là ont abandonné la lutte ensemble, dans une dernière étreinte. Après avoir rendu son petit-déjeuner et perdu une bonne tasse de larmes, Fanny se traîne jusqu'à l'étage supérieur.
Mais la salle à manger dans laquelle elle débarque est bien pire que tout ce qu'elle avait pu voir avant. Des corps mutilés jonchent le sol, pourrissant, et l'air est difficilement respirable. Fanny n'a plus rien à rendre, mais son corps tente malgré tout. Pendant de longues minutes, elle est là, avec l'impression tenace qu'elle va finir par se retourner les entrailles. Dans un dernier sursaut d'espoir, Fanny se traîne jusqu'à l'étage supérieur, qui recèle une cuisine, pleine d'entrailles et d'asticots, de chairs cuites par le temps dans leur propre jus. Fanny observe la scène d'un regard vitreux, absent, comme si son âme s'était désincarnée, et qu'elle n'était plus qu'une carcasse de plus, mouvante, parmi tout ce déluge d'horreurs avariées. Même lorsqu'elle reconnaît un oeil par ici, ou une langue par là, Fanny reste insensible. Et, par conditionnement, grimpe à l'étage supérieur.
Fanny arrive finalement dans une salle de bain. Dans la baignoire, il y a une femme, les yeux exorbités, la face tournée vers elle, inexpressive. Sous le lavabo, une autre femme, allongée sur le sol, le ventre ouvert, le visage figé dans une expression d'insoutenable douleur. Dans le bidet, un bébé, la tête plongée dans une eau croupie. Une fois de plus, l'odeur est saisissante, mais à celle-ci s'ajoute l'impression d'être observé par une paire d'yeux au milieu d'un visage vide dont la bouche est grande ouverte. Fanny, presque comateuse, s'avance, lentement. Lorsqu'un faible son, guttural, lui parvient de la baignoire, Fanny a pour seule réaction de se parer d'un rictus de folie qui pourrait la faire passer pour souriante, d'un côté, tandis que l'autre moitié de son visage semble pendue à son crâne. Mais Fanny ne s'arrête pas. Elle avance toujours, en direction de la fenêtre, enjambant les corps, n'évitant même plus les contacts les plus glaçants. Le regard rivé vers l'extérieur, la libération, elle ne remarque même pas que la femme dans la baignoire l'a suivie du regard. C'est d'elle que proviennent les sons étouffés. Elle n'est peut-être pas encore morte, mais Fanny est loin de s'en soucier. Il lui faut de l'air, et rien ne pourra plus l'empêcher d'en avoir.
Etrangement, la fenêtre s'ouvre sans le moindre problème, et un courant d'air glacé pénètre dans la pièce. Fanny se met à rire. Elle regarde par la fenêtre, mais il y a trop de brouillard pour voir quoi que ce soit. Alors, elle tente de voir la rue, tout en bas, quitte à se pencher un peu. Sa voiture lui serait une vision chaleureuse, rassurante. Mais là encore, impossible de voir autre chose que du coton, à perte de vue. Fanny reste pourtant penchée là de longues minutes. L'air froid est toujours meilleur à respirer que l'air vicié. Lorsqu'une main s'empare de sa jambe, Fanny sombre dans l'hystérie. De là où elle est, elle ne voit rien, et pour y voir quelque chose, il lui faudrait s'appuyer sur sa jambe. Au lieu de ça, Fanny tente de se débarrasser de ce contact effrayant en agitant la jambe, et bascule par la fenêtre. Soulagée, Fanny ne se rend compte que très tard que sa chute la conduit vers une mort certaine.
Et effectivement, Fanny a à peine le temps d'apercevoir le toit de sa voiture qu'elle s'y encastre déjà, son corps arquant la carrosserie en une bassine que son sang viendra bientôt remplir lentement. Elle a enfin retrouvé son véhicule, comme elle l'avait si ardemment souhaité, même s'il serait difficile de dire qui de lui ou d'elle est dans le pire état. Toutefois, dans un dernier pied de nez au destin, Fanny se pare d'un ultime sourire, avant de lâcher son dernier soupir. Elle est de retour chez elle, en quelques sortes, et plus rien n'a d'importance.
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