Cette nuit, j'ai rêvé. J'étais dans une chaise longue, dans le jardin d'une petite maisonnette, du genre chalet de montagne, et je roupillais paisiblement. Mais peu à peu, ma conscience s'éveille sur une musique qui s'insinue de force dans ma tête. J'ouvre les yeux. Autour de ma modeste propriété, tout n'est que rues et gratte-ciels. Et contrairement à ce qu'on pourrait penser, c'est très calme. En face de moi, j'ai un feu tricolore, clignotant sur l'orange indéfiniment. Sa couleur se marie parfaitement avec le vert de ma superbe pelouse, éclairée par un soleil d'après-midi d'été. Je me lève pour localiser la source de ce que je crois être une petite valse d'un autre âge.

Je marche vers elle, c'est la seule source de vie alentour.

Je m'aperçois que les buildings n'ont pas de fenêtres. On dirait un tas de parkings ou d'entrepôts empilés. Je pénètre dans celui d'où vient la mélodie. Une porte entrouverte, j'y pénètre. Au bout du couloir, j'y suis presque. Un virage, il fait sombre. Des escaliers, je monte, je monte à n'en plus finir. La musique lancinante semble s'éloigner, m'échapper. Un dernier escalier et me voilà qui ressort par une bouche de métro. Et je me rend compte que la vie n'est plus que formes, ici. Traits, courbes, que de l'artificiel et rien de profond. La valse s'est éteinte, sans que je m'en rende compte. Je veux faire demi-tour, et rentrer chez moi.

Mais je n'ai plus de retraite possible.

Il n'y a toujours personne dans les environs. Et le monde est vidé de sa substance. Je distingue de moins en moins les formes et ce qu'elles représentent. Et je ne la vois pas venir. Je ne sais pas ce qu'est cette chose, mais elle s'est emparé de moi avec vigueur et m'a soulevé sans difficulté. Je distingue des pattes qui s'agitent mais je ne sais même plus dans quel sens je suis. Puis tout devient flou. Je ne peux presque plus bouger, et j'ai l'impression d'être prisonnier dans un carcan de tissu. Je gigote, je ne peux faire que ça. Et je tombe, mais mon enveloppe me fait rebondir. J'aterris enfin définitivement, et trouve un moyen de me déplacer, en me pliant d'une façon précise.

Et j'avance dans l'obscurité imposée par mon cocon.

J'ai l'impression d'être un ver aveugle et vulnérable. J'arrête finalement de bouger. Pour me reposer, déjà, et parce que je ne vais nulle part, de toutes façons. Je m'apprête à somnoler lorsque je sens sur mes flans des battements réguliers, dont la fréquence semble s'accélérer peu à peu. Je reprend mes esprits et analyse le seul élément de réponse disponible : les sens qu'il me reste. Bien vite, la tête me tourne et mes oreilles me renseignent sur la variation rapide des références bipolaires primordiales que sont le haut et le bas. Plus précisément, ils tournent autour de moi. Alors je comprends. Je comprends que je roule comme une bille, porté par la pente.

Le vertige me gagne totalement, et je perds conscience.

Lorsque je me réveille, je n'arrive pas à me situer par rapport à la pièce. Ni par rapport à mes fripes. Je suis sur un matelas, mais la couette semble bordée à chacun de ses côtés. Je commence à paniquer mais je sens que mes pieds sont libres. En fait, j'étais enroulé à l'envers dans mon lit. Soulagé, je laisse ma raison reprendre le dessus sur mes peurs. Et celle-ci découvre bien vite que la chambre est vide de toute présence. Mais j'entends du bruit dans le salon. De petits sons stridents m'en parviennent. Je sors dans le couloir et me dirige vers la pièce de vie. A mesure que j'avance, je reconnais le son d'une boîte à musique. Elle est posée là, sur la table à manger, trônant sur celle-ci comme celle-ci trône au milieu de la pièce. Une petite danseuse tourne au dessus. Je la prends dans la main et remonte son socle mécanique.

Puis, je souris. Je ne suis pas seul.
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