Cette fois-ci c'en était trop pour Jerry. Il avait décidé d'en finir. Deux jours déjà qu'il avait pris sa retraite dans une maison sur pilotis, avancée sur le lac et dont le ponton amovible lui avait permis de s'isoler totalement du monde extérieur. Deux jours sans pouvoir dormir, l'esprit malmené par les hurlements constants provenant de la berge en face de l'entrée. De la fenêtre, il ne pouvait pas les distinguer, cachés qu'ils étaient dans l'épaisse forêt de pins parasol. La nuit parfois il les entendait marcher sur le sable, comme pour le toucher de plus près de leur plainte haut perchée, au moment où il était le plus vulnérable. Plusieurs fois, il s'était surpris à prier pour que cela cesse. Oh il n'était pas croyant non non, pas traditionnellement en tous cas. Mais ces derniers jours avaient étés si éprouvants, il avait échappé de justesse tellement de fois à la mort, qu'il avait décidé de s'en remettre à une force supérieure, quelle qu'elle soit, pour délester un peu ses épaules rendues tremblantes par le froid et la fatigue.

Tout avait commencé la semaine passée, après qu'il eût entendu un premier cri provenant d'une maison isolée un peu plus bas dans la vallée. Un braillement à glacer le sang, qui s'était répercuté encore et encore sur les versants du cirque de Trandsborg. Puis plus rien, un silence parfait, à peine troublé par les fenêtres des voisins s'ouvrant pour tenter de distinguer dans la nuit quelque chose qu'ils ne pourraient pas voir.
Le lendemain matin, quelques hommes étaient descendus pour s'assurer que tout allait bien. Ils étaient revenus intacts, sans rien à raconter de particulier, si ce n'est que la famille avait quitté les lieux. Puis, le soir même, la scène se reproduisit, et par deux fois. Une fois de plus, le lendemain, il n'y eût toujours rien à déclarer. Mais lorsque le soleil vint à décliner, les gens commencèrent à prendre peur. Un tour de garde fût décidé afin de rassurer tout le monde. Mais tout le monde devait rester éveillé cette nuit là. A peine le jour achevé, les hurlements commencèrent. Il ne s'agissait pas de voix humaines, mais plutôt de rugissements stridents provenant d'on ne sait quel animal affâmé. Les hommes accusèrent un premier soupir de surprise avant d'en laisser échapper un de frayeur. On se regarda dans les yeux, on s'interrogea, on tenta même de se rassurer, mais ça n'apporta aucune réponse. Au bout d'une heure, ou peut-être moins, une femme perdit ses nerfs et devint complètement hystérique. Elle se mit à courir en tous sens et s'enfuit dans la forêt, dans la direction opposée aux hurlements. Plus tard, d'autres l'imitèrent, et bientôt le calme revint. Personne ne put trouver le sommeil pour le reste de la nuit.
Lorsque le soleil revint, on dépêcha une équipe pour essayer de retrouver les fugitifs, mais on n'en trouva aucune trace. Pendant ce temps là, les autres rassemblèrent leurs affaires pour quitter le petit village de montagne au plus tôt. Mais l'hésitation et le temps des préparatifs virent s'écouler la journée, et personne n'éprouva le besoin insensé de s'aventurer sur la longue route vers la vallée voisine sans être sûr d'y arriver avant le coucher du soleil. Alors la nuit vint, et tout recommenca, mais personne ne fuit, et les hurlements continuèrent jusqu'au jour levant. Et ne tarirent plus.
Puis tout alla très vite. Un premier homme voulut s'avancer en direction des plaintes animales, tout en se tenant à une distance plus que raisonnable, mais il fût happé par une masse que personne ne parvint à identifier. Dès lors le groupe n'eût plus la moindre cohésion, et tout le monde se mit à filer dans toutes les directions "sûres". A savoir n'étant pas hantées par ces rugissements infâmes. Jerry, lui, partit en courant vers la "maison du lac", en amont du cirque, accompagné par d'autres personnes dont le propriétaire des lieux. Etant homme de bonne condition physique et d'âge frais, Jerry menait la course en tête. Et lorsqu'il arriva à la masure sur le lac, il se figura être seul. Alors il entra, et guetta l'arrivée de ses camarades de course, mais personne ne vint, excepté les créatures mystérieuses tapies dans l'ombre de la forêt.

C'était la nuit dernière, et il en était là, ici et maintenant, et n'en pouvait plus. Il était prêt à mourir pour avoir enfin la paix. Mais à une condition : qu'il voit la mort venir à lui, qu'il sache pourquoi, et comment. Tel le une dernière volonté, il avait décidé de ne pas se laisser prendre sans se battre. Il décrocha un des fusils exposés au dessus de la cheminée, trouva des munitions dans le buffet près de l'entrée, et prépara son dernier combat méticuleusement. Bien que complètement anéanti par le manque de repos, la perspective d'en finir et de livrer combat l'emplit d'adrénaline et lui permit de tenir bon. Il voulait attendre encore pour sortir en plein jour, afin de s'assurer de tout voir. Alors il passa la nuit à veiller à moitié, et la perspective d'en découdre lui permit même de se reposer un peu. Et le matin venu, il était vaillant, décidé, inébranlable. Fin prêt. Il écrivit une note pour raconter son histoire et la laissa sur le buffet dans l'entrée. Puis il se saisit de l'arme et sortit.

1/ Il n'y avait rien. La plage était déserte, et il se rendit compte que les hurlements avaient cessé, sans pouvoir se rappeler depuis combien de temps. Il s'avança un peu sur le ponton, plissa les yeux pour scruter l'intérieur de la forêt, mais non, toujours rien. Alors il s'aventura sur le chemin de sable et de terre menant à la forêt, sur ses gardes, le fusil armé et prêt à faire feu de toute menace. Il attendit quelques minutes, l'air hagard, se demandant que faire. Il s'était tellement préparé à affronter sa fin qu'il était presque déçu d'être toujours en vie. Il se perdit dans ses pensées, et, lorsqu'il reprit ses esprits, décida de rentrer dans la maison du lac pour dormir vraiment, enfin. Il fit demi-tour, deux pas, halte. Puis il se sentit soulevé, transpercé, et perdit connaissance.

2/ La note se termine de cette façon. Pas moyen de savoir ce qui lui est arrivée. Je suis sauveteur en montagne depuis des années, j'ai été guide et je connais ces reliefs par coeur. Pourtant, je ne comprend pas ce qui est arrivé à ces gens. A part une sorte d'hystérie collective, comme souvent lors de témoignages de ce genre. Quoi qu'il en soit, nous avons bien fait de venir. Le silence radio de ce village devenait inquiétant, et nous pourrons confirmer en rentrant qu'il est nécessaire de faire appel à des équipes spécialisés pour découvrir le fin mot de l'histoire. Nous allons passer la nuit ici, dans cette accueillante maison sur le lac. Venant directement de la vallée voisine, la marche nous a quelque peu fatigué. C'est que nous y avons passé la journée !
22H30 : La note disait vrai pour les hurlements. Ils ont commencé à se faire entendre il y a moins d'un quart d'heure, et nous allons sortir pour essayer d'en savoir plus. Nous ne prendrons pas de risque, nous sommes bien équipés.
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