Savez-vous pourquoi la phrase "c'était mieux avant" semble toujours nous parler, dans tous les domaines ? Pourquoi les bonnes choses semblent toujours se tarir jusqu'à rejoindre bientôt l'étagère des souvenirs que vous avez ménagé dans votre tête ? Oh, bien sûr, on pourrait avancer le fait que les gens ne sont jamais contents, ou encore qu'ils détestent le changement et préfèreraient que tout stagne par peur de la nouveauté. Et on aurait pas tort. Heureusement, parce que le tort tue. Elle est facile, je sais, mais il était de mon devoir de la faire.
Mais je sens votre impatience grandir, ainsi que vos yeux humides qui, pleins d'émois, me regardent et m'implorent de vous révéler où je veux en venir. J'y viens j'y viens, je ne tournerais pas autour du pot. Non non. Voilà, j'arrête. Mais je veux que vous compreniez bien. Bref, je poursuis. Je disais donc, ou plutôt je vous demandais, n'attendant, n'espérant aucune réponse de votre part afin que je puisse vous en apporter une moi-même, dans un élan de fierté prétentieuse mais délectable, et vous me direz, mais alors pourquoi tu poses la question, donne directement la réponse, ce à quoi je vous répondrais qu'il faut bien mettre les formes et... oui pardon je suis comme les cadeaux à Noël vous voyez, et parfois, je m'emballe. Je vous demandais, donc, et oui j'utilise beaucoup ce mot, "donc", pourquoi a-t-on toujours l'impression que les bonnes choses ne durent pas. Que ce groupe était bien meilleur à son premier album et n'a jamais refait aussi bien depuis, que telle série avait commencé si fort mais qu'elle s'est vite empêtré dans un scénario sans saveur, ou encore que tel écrivain, comme par exemple, et ben moi, allez, et pourquoi pas, mais ça marche aussi très bien avec Bernard Werber, que tel écrivain, donc, s'est laissé aller à écrire des bouquins (ou des articles) de moins en moins fouillés, et de plus en plus soporifiques et convenus.

Mais oui, pourquoi, hein ? Dis-nous vite !

Alors voilà, vous allez voir comment c'est bête finalement. Comme bien souvent lorsque les choses deviennent trop complexes, il y a un dieu derrière tout ce chaos apparent. Un dieu bien spécialisé, puisque c'est le Dieu de la Créativité. Il gère donc tout ce qui est inspiration, innovations, recherches et développement, etc... Ce dieu, appelons-le par exemple Edgar, pour faire simple, qui règne sur le monde des artistes et autres créatifs, aime son métier. Il aime ça plus que tout, au point qu'il en a fait un jeu. Bien sûr, on peut imaginer ça frustrant d'être à l'origine de toutes les idées du monde sans jamais pouvoir le revendiquer. Mais Edgar, le dieu donc, s'en fout éperdument. Et pour cause, il est dieu, et n'a pas besoin des sentiments qui composent, entre autres choses, la fierté, la jalousie, et tout ce fatra inutile, particulièrement quand on est tout puissant.

Edgar a donc organisé son petit monde pour rendre la chose plus intéressante. Ainsi, à chaque idée qu'il crée, il en fait deux ou trois copies, puis envoie le tout graviter autour de la Terre et de ses habitants. Et ça pour les idées destinées aux humains bien entendu, même s'il y a parfois des erreurs. La danse contemporaine, par exemple, était au départ une idée destinée à l'industrie d'une civilisation que nous ne sommes pas près (ni prêts) de connaître. Mais revenons-en au fonctionnement de cette soupe d'originalité. Les idées gravitent donc autour de nous tous. Chacun d'entre nous dispose d'une sorte de jauge, qui est plus ou moins grande et se remplit plus ou moi rapidement. Je sais, ça peut paraître étrange dit comme ça, mais c'est assez abstrait, et je fais de mon mieux avec mes mots à moi. Chaque idée est plus ou moins consommatrice de créativité. Toutes les personnes dont la jauge est suffisamment remplie pour fournir la créativité nécessaire à une idée précise peut l'avoir. Et plusieurs peuvent avoir la même idée en même temps, puisque plusieurs idées identiques circulent. Lorsqu'une idée est utilisée, la personne qui devient alors sa propriétaire voit, ou plutôt ne voit pas, sa jauge diminuer d'autant. Ainsi, lorsqu'une personne utilise volontairement son potentiel d'une manière intense pendant plusieurs jours, elle finira par n'avoir plus aucune idée. Et pour certains, la jauge ne pourra plus jamais se remplir de toute leur vie, celle-ci étant trop courte et la jauge se remplissant trop lentement. CQFD, n'est-ce pas ?

En quoi cela est-il amusant pour un dieu ? C'est simple. Pour commencer, le dieu se délecte de voir la compétition entre les humains pour être les premiers sur une idée, alors que parfois cette même idée a déjà été exploitée par le passé. De même, puisqu'il peut voir la jauge de chacun, il s'amuse de voir parfois des personnes capables de se la payer la laisser s'échapper, alors qu'ils en auraient bien eu besoin. Vous n'avez jamais eu une idée que vous avez oublié par la suite et qui fût alors utilisée par un autre, quelques temps plus tard ? Et bien voilà de quoi faire rire aux éclats notre dieu ! Lorsqu'on dit avoir laissé s'échapper une idée, on ne croit pas si bien dire. L'idée s'est approchée de nous, peut-être même était-elle mue par Edgar en personne, nous l'avons vue, consultée et trouvée vraiment bonne, puis vous l'avez mise de côté. Et le dieu, taquin, l'a déplacée pour que d'autres puissent l'aborder. Et vous ne l'avez jamais retrouvée, puisqu'elle n'était pas là où vous l'aviez laissée, cinq minutes plus tôt !

Et nous voilà donc arrivés au problème des artistes. Ceux-ci vont parfois jusqu'à vider leur jauge pour percer dans leur milieu, et retombent rapidement dans l'anonymat, étant devenus incapables de faire quoi que ce soit de nouveau. Mais, si l'artiste dispose d'une jauge à remplissage rapide, il sera capable de se faire remarquer une deuxième, puis une troisième fois. C'est de cette façon qu'on devient une légende ! Mais le choix ne nous est pas laissé, et de toutes façons Edgar peut nous faire et nous défaire à loisir. Vous connaissez les "Sims" ? Alors vous comprenez ce que tout ceci a d'amusant pour notre divinité mineure pour le commun des mortels, mais tellement importante pour d'autres !

Moi, dans l'histoire, je suis comme vous. Je ne sais pas comment est ma jauge, ni sa vitesse de remplissage. Je sais juste que j'en ai une et que je compte bien l'user jusqu'à la vider complètement. Aujourd'hui j'ai bien cru qu'elle était vide, mais au bout de quelques heures de réflexion, j'ai trouvé une idée par terre qui cadrait avec mes moyens. Et je l'ai saisie. Peut-être qu'en se concentrant on peut forcer le remplissage de la jauge. Comme faire le plein sauf que ça coûte moins cher mais que ça prend plus de temps.
Alors ma jauge est-elle vide ? Se remplira-t-elle assez vite pour l'article de demain ? Je le verrai bien assez tôt. Et vous aussi. Maintenant allez vous coucher, et priez Edgar pour moi. Si demain je n'ai pas d'idée, je saurai à qui la faute ! Je demanderai à Edgar les noms de ceux qui n'auront pas plaidé en ma faveur. Non mais.
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