Cette nuit, je n'ai pas rêvé. J'étais fatigué mais je n'arrivais pas à trouver le sommeil. Alors, j'ai glissé le long de la barre verticale à côté de ma tête de lit pour rejoindre le salon. J'allais tellement vite que j'ai traversé le plancher pour me retrouver à la cave, aménagée pour y faire également office d'atelier. Par chance, le plafond de celui-ci ne fut pas endommagé par mon arrivée. Je farfouillai dans mes boîtes et j'y trouvai ce que j'étais venu chercher : une petite gélule d'une blanche pureté. Je l'avalai, et quelques secondes plus tard, je sautais par la fenêtre pour atterrir quelques étages plus bas, enfoncé dans la terre humide d'une journée pluvieuse achevée. Je déterrais mes pieds, et bien vite, je me retrouvais dehors en train de courir.

Je ne savais pas où j'allais, mais j'étais bien content de m'y rendre.

Les rues étaient désertes, mais la nuit était pleine de bruits réconfortants qui m'encourageaient à tenir la cadence. Au détour d'une esplanade, sous un bâtiment dont le rez-de-chaussée était pavé et donc piéton, je vis une forme sombre au sol, sur la première marche d'un escalier ascendant. C'était comme une femme assise, pleurant silencieusement. La course m'avait à peine essouflé, et pourtant j'avais déjà dû faire un long chemin étant donné la distance entre cet endroit et mon chez moi. Mais je ralentis pour m'approcher délicatement et me rendis compte, juste avant d'adresser la parole à la mélancolique, qu'il ne s'agissait que de deux vulgaires sacs poubelle abandonnés là l'un contre l'autre. Leur odeur contrastait avec le bon air frais de la nuit. Je voulu contourner l'escalier pour poursuivre mon chemin lorsque je vis, derrière ceux-ci, le corps d'un homme à moitié calciné s'agitant encore.

La tête commença à me tourner, et je m'étalai bientôt par terre, comme paralysé par cette vision d'horreur.

Alors j'arrêtais de lutter et m'allongeais de tout mon long sur ce sol de pavés moëlleux. Tellement moëlleux que je m'enfonçais lentement dans ce matelas impromptu. J'oubliais tout ce que je venais de voir pour enfin m'endormir, confortablement installé sous ce chaleureux bâtiment. Je fermais les yeux mais les rouvris bien vite pour me rendre compte que je tombais. Je ne sais pas vraiment si j'allais vite, car je n'y voyais rien. Le panorama était cotoneux, comme si je traversais un nuage de part en part, flottant jusqu'à l'avoir entièrement parcouru, de haut en bas. Puis, je vis le ciel, et ma chute s'accéléra grandement. Je sentis le vent caresser ma peau et faire danser mes cheveux.

J'étais totalement libre, mes mouvements ne comptaient plus, il ne me restait qu'à apprécier.

Je fermais les yeux pour savourer ces derniers instants, n'appréhendant même plus l'impact final, étant donné ma vitesse. Je fis une véritable introspection, comme si plus rien d'autre ne comptait que moi. Je parcourus ma vie avec un regard critique et détaché, extérieur. Je ne saurais pas dire le temps que ça prit, car il me parut durer éternellement. Toujours est-il que c'est dans un état d'apaisement exagéré que j'entrepris de rouvrir mes yeux. Je me rendis compte que je ne tombais plus, et pire, que je n'avais pas quitté le sol. J'étais toujours à côté du cadavre, et je n'arrivais toujours pas à bouger. Et en face de moi, un homme avec un jerrican me regardait en riant comme un fou furieux.

Je tentais de fuir lorsque je reçus un coup sur la tête.

Le choc me réveille. Je suis en sueur, seul, au milieu de mon lit. Il est déjà tard et des raies de lumière viennent chatouiller mes yeux à chacun de mes mouvements. Je me frotte l'arrière de mon crâne endolori et j'observe. Il n'y a personne à mes côtés, et je sens mon coeur qui se serre. Je me traîne jusqu'au pied du lit et me dirige vers la fenêtre. Un bol d'air frais me fera du bien. J'ouvre les volets et les attache pour que le vent ne me les renvoit pas au visage. Il fait beau, et je scrute le ciel pour m'y plonger. Il est parfaitement dégagé et j'ai l'impression d'avoir en face de moi une mer géante d'une pureté exceptionnelle. Seul au milieu de tout ce bleu, un petit nuage m'évoque quelque forme familière. Je l'observe avec attention, et je la reconnais.

Puis, je souris. Je ne suis pas seul.
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