Au début des temps, l'Homme ne mangeait pas. Il grignotait bien de temps à autre quelques plantes, fruits et tubercules, mais il ne prenait pas de repas, vu la faible quantité de nourriture dont il jouissait, et se contentait d'ingurgiter tel quel les végétaux qui passaient à sa portée et qu'il jugeait commestible. Quelque fois, il croisait des petits animaux qui fuyaient devant lui. C'était le seul type d'animal qu'il connaissait, étant donné que l'autre catégorie, celle dans laquelle on range les carnassiers, ne lui permettait pas de rentrer raconter ses découvertes à sa femme et ses enfants, qui ne pensaient de toutes façons qu'à manger, et se souciaient bien peu de la science.
Mais un jour, il eût une bien désagréable surprise. Il aperçut un animal comme les autres, mais dont l'activité ne lui permettait de le ranger dans aucune des catégories préexistantes, ce qui obligea l'Homme à user de son cerveau, sport dangereux pour les affamés car très consommateur de nutriments. Toujours est-il que l'étrange specimen se repaîssait sans retenue du cadavre d'un autre animal, plus gros que lui. Tout d'abord, l'Homme n'en cru pas ses yeux et se demanda à quel rituel il était en train d'assister. Mais lorsqu'il comprit de quoi il s'agissait, il révisa son point de vue sur toutes ces petites bêtes et se promit de répondre à cette simple question : Quel goût ça a ?
Dès lors, l'Homme se mit en quête d'animaux morts pour compléter ses connaissances culinaires et les partager avec ses pairs. Cette nouvelle source d'aliments l'aida à supporter les nouvelles bouches à nourrir qui ne manquèrent pas de fleurir pour l'occasion.

Et l'Homme inventa la viande.

Bien vite, les communautés s'organisèrent pour garder un oeil sur les plus gros animaux et les groupes de plus petits, afin d'être les premiers sur les lieux en cas de décès. Et tout se passait bien, quoi qu'il n'y eût toujours pas assez de nourriture. Mais un jour, alors qu'il suivait un cervidé, qu'il n'appelait pas encore comme ça à l'époque, il eût une révélation. La bête fuyait dans la direction opposée à l'Homme, l'obligeant à courir. Mais ce dernier était incapable de tenir le rythme, et poursuivit en marchant, espérant que l'animal ferait une halte au bout d'un moment. Ce qui se produisit dépassa ses espérances. L'animal appeuré avait été moins vigilant et avait chu du haut d'un petit escarpement rocheux. Il gisait désormais, blessé et sanguinolent, en contrebas.
Rentré à la maison, l'Homme expliqua son aventure à sa femme et à ses enfants, mais ils s'en foutèrent royalement, mangeant en un repas la moitié de la viande récoltée. Alors, il s'en fût réfléchir dans son coin, et décida de répéter l'opération le lendemain, mais volontairement cette fois. Il y parvint une première fois, une seconde, et devant la fréquence de ses trouvailles alimentaires, quelques uns de ses camarades l'interrogèrent à peu près en ces termes : Comment Bibi faire pour trouver viande toujours ? Oui, l'Homme n'était pas très évolué, mais il parvenait tant bien que mal à communiquer lorsqu'il s'agissait de nourriture. Ce à quoi le Bibi qui nous intéresse, car ils s'appelaient tous "Bibi" en ce temps, répondit : Moi faire peur à animal, et animal tomber viande. Les autres primitifs firent Oooh ! puis Aaah ! et l'imitèrent dès le lendemain.

Et l'Homme inventa le piégeage.

Dès lors, la viande devint un met de vainqueur. Ceux qui en avaient pouvaient se vanter d'avoir été plus malin que l'animal, tandis que les autres n'étaient que des nuls. Un de ces nuls, qui en réalité était peut-être le plus intelligent des Hommes, ne comprenait pas pourquoi il devrait se fatiguer à courir après un animal au pas bien plus véloce que le sien pour le simple fait d'être dans le groupe des vainqueurs. De toutes façons, il avait droit à la viande, lui aussi, de temps en temps. Sauf qu'un jour, celui-là même où l'Homme devint égoïste, il n'eût plus droit à la viande, les vainqueurs préférant gâcher que lui en donner. Il lui faudrait dès lors faire comme tout le monde, non mais, y'a pas de raison, et puis quoi encore, espèce de parasite marginal fumeur de joints.
La nuit suivante, le nul en question réfléchit. Courir après un animal, le faire aller là où on veut, tout ça pour qu'au final il se blesse en tombant assez gravement pour ne pas reprendre sa course effrénée, c'était d'une efficacité discutable. Il devait bien y avoir un autre moyen. En fait, il avait constaté que les animaux les plus souvent capturés étaient ceux qui avaient été transpercés par la branche d'un arbre en contrebas. Il décida alors de faire l'inverse et de planter verticalement plusieurs branches bien solides au bas de son promontoire attitré dès le lendemain. Malheureusement, il passa sa journée à chercher du gibier et à tenter de le faire aller où il voulait, et rentra bredouille. Il s'en plaignit à sa femme et à ses enfants, mais ils avaient depuis longtemps trouvé un meilleur parti que lui. Et ce soir là, il jeûna.
Pendant la nuit, il révisa sa copie. Pousser l'animal, l'animal tombe et s'empale sur les branches, viande. Le plus important en fait, c'était que l'animal tombe sur la branche de manière à ce qu'elle le traverse. Mais qu'en serait-il d'une branche qui tomberait sur un animal ? C'est ce qu'il testa dès le lendemain à l'aide d'une espèce de lance primitive envoyée à la main. Et avec succès, puisqu'il ramena par la suite au moins deux cadavres par jour. Les autres ne le considérèrent plus comme un nul, et lui offrirent tout ce qu'il désirait. En échange, le nouveau vainqueur n'étant ni rancunier, ni idiot, il leur offrit son secret. Grâce à lui, les autres pouvaient eux aussi ramener plus de viande, lui évitant à nouveau de trop se fâtiguer. Quand je vous disais qu'il n'était pas un idiot...

Et l'Homme inventa la chasse.

Mais l'Homme n'était toujours pas satisfait. Chaque jour, il devait traquer un animal, voire plus, et leur lancer des branchages taillés en espérant les blesser assez pour qu'ils cessent de s'enfuir dans tous les sens. Quelle énergie gaspillée pour obtenir son repas. L'Homme mangeait pour chasser, et chassait pour manger, et il ne lui restait plus de temps pour s'en plaindre. Et pourtant, il adorait se plaindre. Puis, un jour, un des Hommes qui s'étaient installé auprès d'un bosquet d'arbres aux feuilles charnues se rendit compte que s'il restait immobile et silencieux assez longtemps, des animaux venaient se nourir non loin de lui. Et à ce moment il n'avait plus qu'à les cueillir à coup de branchages !
Malheureusement il n'avait jamais le silence suffisant chez lui, et trop peu d'animaux s'approchaient suffisamment pour en faire un repas quotidien. L'animal avait peur de l'Homme, et l'inverse était parfois vrai. Du moins jusqu'à ce que l'Homme connaisse l'animal en face duquel il se trouve. Et c'est la même réflexion qu'eût notre sédentaire, considérant que la peur des animaux pour les humains ne devait venir que d'un manque d'habitude. Dès lors, il se fit scientifique et décida d'observer les animaux plutôt que de les chasser. Il découvrit leur mode de vie et tenta de le partager avec sa femme, mais il n'en avait pas. Ses études lui prenaient trop de temps, mais elles portèrent leurs fruits. Il tenta de préserver quelques très jeunes animaux de la barbarie de ses congénères, incapables de comprendre pourquoi, en plus de ne pas chasser, cet énergumène les empêchait de consommer un animal qu'ils avaient sous la main. Mais bientôt, l'animal devint grand, et n'eût plus peur des Hommes. Par chance, il s'agissait d'une femelle, et un jour, elle enfanta. L'Homme, sans bouger de chez lui, avait obtenu d'un animal deux animaux. Pour fêter sa découverte, il sacrifia la mère, et la partagea avec les chasseurs qui lui en furent reconnaissants, pour une fois. Et il éleva le petit comme il l'avait fait pour sa mère. Et d'autres encore, qu'il recueillit bientôt, jusqu'à avoir un véritable troupeau. Il devint meilleur qu'un chasseur, c'était lui le vainqueur.

Et l'Homme inventa l'élevage.

Les chasseurs, constatant qu'il n'y avait presque plus d'animaux sauvages à chasser imitèrent l'éleveur, et s'en félicitèrent. Chacun trouva de nouvelles techniques pour avoir des animaux plus gros, plus dociles, meilleurs, et bien des siècles plus tard, les Hommes n'eurent plus que quelques espèces d'animaux à manger, mais ils en avaient beaucoup. Assez pour manger à leur faim tous les jours. Et comme ils n'avaient plus rien à faire, ils se plaignirent, et en furent heureux. Certains décidèrent de se plaindre professionnellement, et ils le firent si bien que les autres les nourrirent grâcieusement. Bien d'autres firent de même, et bien vite, les troupeaux se retrouvèrent tous entre les mains de la même personne, qui nourissait tout le monde. Il avait bien conscience d'être le vainqueur dans l'histoire, mais quelque chose le tourmentait. Il s'en plaignit à sa femme, mais elle le savait déjà, prétextant que pour les enfants c'était la même chose. Alors les autres Hommes, pour ne pas qu'on dise d'eux qu'ils ne participaient pas, lui trouvèrent des idées pour alléger sa tâche. Et on construisit des machines qui firent à sa place tout le sale boulot. L'éleveur était devenu technicien. Mais ça lui demandait moins d'efforts pour un meilleur résultat, et il s'en contenta volontier.

Et l'Homme inventa l'élevage intensif.

Dès lors, il y avait tellement à manger que les vainqueurs ne furent plus ceux qui avaient la viande, mais ceux qui en mangeaient le plus, comme s'il s'agissait du témoignage de leur valeur en tant qu'humain. Malheureusement, l'Homme mangeait déjà tellement de viande qu'il n'arriva pas à en manger plus que son voisin, cet espèce de gros con, et il se maudit de ne pas valoir mieux que lui. Un jour, au restaurant, à la table voisine de celle de son voisin, ce qui parait logique, et alors que celui-ci avait commandé un bon gros steack de deux kilos, il se sentit obligé d'en commander un de trois kilos, même s'il n'avait pas très faim. Par chance, le voisin, dépité, s'en fût rapidement chez lui, et il n'eût pas besoin de se forcer à finir son pavé puisqu'il avait déjà prouvé sa valeur aux yeux de son crétin de voisin. Dès lors, il renouvela l'opération aussi souvent que possible et acheta des quantités invraisemblables de viandes, dont la grosse majorité devait terminer dans la poubelle. Mais l'honneur était sauf, il consommait plus que le voisin, c'était lui vainqueur. Alors bien sûr, il se plaignit de son faible pouvoir d'achat, et en parla à sa femme. Celle-ci lui répondit qu'il lui suffirait d'acheter moins de viande pour se payer la grosse moto dont il rêvait depuis toujours, et qu'on ne pouvait pas faire plus d'économie sur le reste du foyer. Décidément, cette grognasse ne comprenait vraiment rien à rien. Alors il en parla à son collègue, qui faisait pareil, de son côté. De bouche à oreille, le mot se propagea, et tout le monde aujourd'hui consomme le plus possible de viande pour prouver sa valeur, quitte à jeter le surplus.

L'Homme avait inventé le gaspillage.

Avec lui, l'Homme inventa également l'obésité, pour gérer cette énorme quantité de viande qu'il était obligé d'ingurgiter pour justifier sa consommation. Il pensait que ça l'excuserait pour ce qu'il jetait quotidiennement. Il essaya d'en parler à sa femme, mais elle l'avait quitté pour un autre, plus jeune et moins gras. C'était un lundi ce jour là, et l'Homme ne voyait ses enfants que le week-end, alors il resta là, seul, et mangea un bout de viande.

Un jour peut-être, l'Homme comprendra que sa consommation de viande n'est pas proportionnelle à sa valeur, mais inversement proportionnelle à son gaspillage, et il arrêtera de vouloir tout se payer, riant les attardés qui ne jurent encore que par l'exagération de leurs besoins.


Conclusion :
L'évolution, c'est croire que consommer beaucoup témoigne de la taille de sa virilité, même si ça vous tue et fait fuir les femmes : se goinfrer plus, pour mourir plus, mais dans l'estime de chacun.
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