Cette nuit, j'ai rêvé. J'étais dans un bureau, assis devant un ordinateur jauni par le temps, et je regardais autour de moi. Je n'avais pas la moindre idée de ce que j'étais censé faire, l'écran n'étant même pas allumé. Les autres avaient l'air de véritables zombies, et ouvraient de grands yeux captivés sur un halo lumineux qui englobait toute leur substance. Jusqu'à se confondre avec eux, jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans un éclat brillant qui me force à détourner le regard. Puis, il ne sont plus là, et je suis seul. Seul, mais il y a des horloges partout, et j'ai comme l'impression qu'elles me regardent. Qu'elles se rapprochent. Et c'est ce qu'elles font, en fait. Alors je fuis, je dévale l'escalier, et j'aboutis dans la rue. Et partout, il y a d'autres horloges. Sur les murs, contre les lampadaires, aux fenêtres des immeubles et des voitures. Et les gens passent, partout autour de moi, leurs yeux rivés sur l'heure qui passe.

Je suis la seule personne vivante.

Les autres ne sont que des jouets mécaniques remontés à bloc pour ne pas perdre la moindre seconde. Mais ils ne vont plus aussi vite qu'au début. Ils courent toujours, mais chacun de leur pas semble s'éterniser en l'air et eux se font de plus en plus impatients, ce que j'aurais pourtant cru impossible. Le spectacle est véritablement fascinant, et je peux l'admirer sous toutes ses coutures. Au détour d'une rue, une femme. Très belle au demeurant. Elle est en jupe, et je ne peux résister à l'envie de profiter de la situation. Je m'approche tranquillement lorsque soudain le monde semble secoué de spasmes. Tout s'agite, tout se déforme, mais plus personne ne bouge. Et bientôt, de longues lignes verticales viennent zébrer l'intégralité de mon point de vue. Elles divisent le champ visuel en multiples petites bandes, jusqu'à ce que toutes se séparent, une sur deux défilant vers le haut, l'autre vers le bas.

Puis, plus rien n'existe, sauf moi.

Mais c'est normal, c'est mon rêve après tout. Je suis dans le vide le plus total, jusqu'à ce que mes yeux s'habituent à l'obscurité. Je suis entouré de milliers d'étoiles, et de multiples corps célestes flottent autour de moi. L'un d'eux me percute mollement. Je me relève sur un sol moelleux, rouge, entouré d'étranges plantes grasses qui ressemblent à du plastique. Mais elles sont immenses, tout est démesuré. Et par ailleurs, il fait froid. Le sol est plein d'aspérité, et je suis un de ses sillons, le plus massif, qui m'emmène vers une caverne où je me réfugie. Et où je me fais avaler par une bouche géante. Je glisse dans un oesophage métallique qui m'entraîne vers un réseau d'égouts. Mais bien vite, je me rends compte que je n'y suis pas seul. Je ne sais pas ce qui me tient compagnie, mais je ne souhaite pas approfondir le sujet.

Alors je cours, le plus vite possible, dans la première direction qui me semble sûre.

Et bientôt, je vois de la lumière. Elle m'éblouit en même temps qu'elle me réconforte. Je n'hésite pas une seconde et je poursuis ma route, jusqu'à ce que je tombe. Dans un lac de milk-shake glacé à la fraise. Glacé, mais ici je n'ai pas froid. Et il y a plein d'îles autour de moi. De petits éclats de céréales et de chocolats qui me paraissent le meilleur endroit pour sortir de ce bain visqueux. J'entreprends d'en escalader un, et m'y assois sans que celui-ci ne s'enfonce plus dans le liquide rosé. Je replis mes genous contre moi et j'attends. De temps à autres, je prends un petit morceau de mon île et la mâche avec intérêt. C'est délicieux. Et soudain, tout se met à tourner. Un tourbillon géant qui se creuse en syphon m'emporte avec lui, mais la force centrifuge m'accorde encore un petit surcis.

Mais mon tour viendra très vite. Trop vite. Et je tombe.

Lorsque je me réveille, je suis par terre, sur le sol, empêtré dans mon drap. Je suis tombé la tête la première et elle est coincée contre le placard. Le matelas n'a plus qu'un drap housse pour s'allonger sur lui. Il n'y a personne dans la pièce, que moi et ma céphalée. Je me lève et me gratte l'arrière du crâne. Et alors je réalise. Je suis abandonné. Plus personne n'est là pour moi, mais je n'y peux rien. Personne n'y peut rien. Une larme roule sur ma joue, et je m'énerve. Je serre les poings et m'enfuis vers le salon. Mais il est désert lui aussi, comment en serait-il autrement. Seule la pendule est là, à égrener les secondes qu'il me reste à vivre. Impassible, et pourtant si compréhensive. Je vois son balancier s'activer de droite à gauche, puis de gauche à droite, et je me rappelle.

Puis je souris, je ne suis plus seul.
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