Tommy rentrait chez lui. Comme tous les vendredis, il avait terminé son travail un peu plus tôt et était parti à quinze heures à peine. Pourtant, il n'était pas pressé de rentrer. Personne ne l'attendait chez lui. Pas de femme, pas d'enfants, pas même d'animaux de compagnie, Tommy était contre. Il aimait les animaux, mais les préférait au naturel, tout simplement. En moins d'un quart d'heure il se retrouva dans son appartement sombre et désordonné. Un véritable logement de célibataire longue durée, avec tout ce que celà implique. Des vêtements sales sur le sol et sur les coussins du divan, une assiette incrustée de reste de nourriture sur la table basse, et une atmosphère lourde qu'un rayon de lumière peine à traverser, révélant l'épaisse masse de poussière qui flotte dans l'air. Mais Tommy, lui, ne s'en préoccupe pas. Non, le pire, pour lui, c'est qu'en plus de n'avoir rien à faire, il n'a rien à manger.

Alors, comme pratiquement tous les soirs de fin de semaine, soit à partir du mercredi, Tommy sort de son immeuble pour aller chercher réconfort dans le bar d'à côté. Les consommations n'y sont pas trop chères, et de toutes façons Tommy a de l'argent. C'était peut-être le seul avantage de la vie de célibataire dévoué à son travail : l'accumulation d'argent dont on ne sait que faire ensuite. A part le dépenser bêtement au bar, bien entendu. Tommy aimait beaucoup ce vieux bistrot et y dépensait sans compter. Mais on le lui rendait bien, et pour cause. La fille du patron elle-même lui faisait ses meilleures spécialités, et ça ne laissait pas Tommy indifférent. Il était partagé entre le statut d'oncle et d'amoureux, et préférait taire son attrait pour la jeune femme afin de ne pas tarir les attentions qu'elle multipliait pour lui. De toutes façons, il n'avait pas de quoi la rendre heureuse. A part son compte en banque, dont elle jouissait déjà au travers de ses fastuosités, sa vie n'était que travail et déprime, avec un tas d'immondices autour qu'il n'aurait jamais le courage de débarrasser. Alors il prend son humilité à deux mains, et se contente de laisser aller ses fantasmes lorsqu'il rentre se coucher, les soirs où l'alcool ne lui joue pas trop de tours.

Ce soir, Tommy se régale d'une tarte aux poireaux accompagnée d'un steack et de quelques frites en regardant un match diffusé par la petite télévision couleur bloquée contre le plafond dans un coin de la pièce. Le troquet n'est pas très fréquenté à cette heure de l'après-midi, d'autant plus en plein hiver. Dans le fond, deux motards font un billard, paisiblement. A côté de la porte, un ancien couple discute devant une paire de verres vides. La femme n'est pas toute jeune et son visage laisse imaginer ses expériences passées. Mais son charme compense largement ses quelques petites rides naissantes, et sa présence pourrait bien expliquer le calme des deux motards. Mais, mis à part ces quelques clients, il n'y a que deux serveuses qui s'activent pour nettoyer le bar, et, avec la famille tenancière, c'est toute la population réunie ici. Jusqu'à ce qu'un fou furieux aux yeux injectés de sang ne fasse irruption dans cette douce montonie pour la piétiner et lui cracher dessus. Il halète bruyamment en parcourant la salle du regard et, un instant après, il attrape la femme assise à la table la plus proche. Et, avant que quiconque n'ait pu réagir, il lui décoche un coup de poing d'une puissance effroyable en plein visage, et la femme s'étale au sol. Puis il hurle de douleur en se tenant les côtes d'une main et s'affale bientôt à ses côtés. L'homme qui partageait la table de la victime trouve enfin le temps de se précipiter, mais, contre toute attente, il se fait repousser par celle-ci et tombe à son tour, effaré. La femme se relève, les yeux grands ouverts dans le vague, et se plante là, un grand sourire forcé sur son visage. Puis, elle s'immobilise.

Dans la pièce, plus personne ne bouge. L'ambiance est redevenue calme comme la mort. Les yeux de tous restent rivés sur cet être inerte, maintenu debout par on ne sait quelle étrange magie. Son image parait diaphane, et son regard semble s'être fixé sur un des deux motards. Eux aussi, malgré leurs énormes bras, n'ont pas l'air d'en mener bien large. Mais un des deux reprend rapidement confiance en lui, et commence à sourire. Peut-être rend-il la politesse à la femme figée, malgré l'inquiétude qu'elle disperse alentour. Effectivement, il se met à lui parler, mais ses phrases n'ont aucun sens. Comme envouté, il répond à des phrases que lui seul entend, et s'approche de son interlocutrice imaginaire. Lorsqu'enfin il l'a rejointe, ses bras se soulève pour étreindre un spectre qui se retrouve alors aspiré en lui, et disparait totalement dans son corps. Tommy aurait été tenté de penser qu'ils ne faisaient plus qu'un si le motard avait semblé un peu plus apprécier la proximité de son hôte et que sa rage n'en était pas devenue tellement dangereuse qu'elle avait forcé Tommy à considérer la situation plus sérieusement. Caché derrière un coin du comptoir, il observe la scène. Le molosse est en train de détruire toute une partie de la salle, à commencer par la moitié masculine de l'ancien couple, que les évènements ont pétrifié. Puisque l'aggresseur lui tourne le dos, Tommy se précipite vers la porte, ne songeant qu'à sa propre survie.

Dehors, la violence a fait de nombreux émules.Tommy est même étonné que le chaos prenne aussi rapidement dans sa rue, d'ordinaire plutôt calme. Il a même du parvenir à esquiver une bonne dose de folie pour parvenir jusqu'à la porte de son immeuble. Son idée : prendre les clés de sa voiture et partir le plus loin possible d'ici, le temps que le quartier retrouve son calme. De toutes façons, en toute objectivité, un hôtel constituerait une nette amélioration de ses conditions de vie. En grimpant les escaliers, il s'interroge quelque peu sur ce qu'il a vu. Mais ses pensées n'ont pas le temps de s'égarer qu'il est déjà arrivé sur le pas de sa porte. Ouverte. A l'intérieur, il voit des objets voler et des meubles renversés. La prudence lui recommenderait chaudement de passer son chemin, mais il a besoin de ses clés pour partir. Alors, étant hors de question qu'il fasse un seul pas chez lui, il farfouille de la main le buffet de l'entrée pour y récupérer ce dont il a besoin. Ceci fait, il se dit que c'est somme toute une chance pour lui d'avoir son appartement cambriolé. Ainsi, l'assurance lui rembourserait certainement une partie de ses biens, auxquels il ne tient même pas, et il pourrait essayer de repartir du bon pied autre part. De toutes façons, son bien le plus précieux, c'est sa voiture, et il ne l'a pas perdue. Enfin, a priori. Rasséréné, il entreprend alors de la rejoindre.

Alors qu'il descend les escaliers, Tommy entend un cri, tout en bas. Un cri de femme. Il ralentit la cadence et laisse sa tête pencher au dessus de la rembarde pour apercevoir l'objet de tant de fracas. Quand il parvient tout en bas, le calme est revenu, et une femme se tient debout, immobile, un regard vide et un sourire forcé cloués sur son visage. Avant qu'elle n'ait remarqué sa présence, en admettant qu'une telle chose soit possible, Tommy a le réflexe de reculer et de repartir en sens inverse. Il ne sait toujours pas de quoi il s'agissit, mais ces âmes semi-transparentes lui fichent la frousse et semblent ne pas vouloir que du bien à ceux qui s'en approchent de trop près. D'un autre côté, il ne peut pas rentrer "chez lui", à cause des nouveaux occupants. Par chance, l'immeuble dispose d'un escalier de secours, à l'extérieur, et Tommy s'y précipite. L'issue mène à l'arrière du bâtiment où aucune rue ne passe, et il espére la cour plus calme. L'autre avantage est qu'il lui faudra contourner le bâtiment par son bar préféré pour rejoindre le parking, et il aura alors l'opportunité de voir l'étendue des dégats, et peut-être même Cassidy, la fille des propriétaires qui lui cuisinait de si bons plats.

Comme il l'avait prévu, la cour arrière est calme, et bien que des cris la traversent, ils proviennent des étages et non de la chaussée. Il longe pourtant discrètement le chemin qui rejoint le bar, en retrait par rapport aux façades des habitations. Avant d'y être tout à fait parvenu, il reconnait Cassidy, en pleurs sur un banc, prostrée devant la grande bâtisse du petit commerce. Il accourt vers elle dans l'espoir de la réconforter, ou tout au moins de la soulager de son apparente solitude. Il s'assoie à côté d'elle, la prend dans ses bras, et lui demande ce qu'il s'est passé. Elle lui répond que tout le monde est devenu fou et qu'on lui veut du mal, à elle aussi. Révolté par cette révélation, Tommy se redresse et lui demande de qui il s'agit. Alors elle se lève, lui dit qu'il l'a toujours comprise et qu'elle l'aime beaucoup, en secret, et le mène à l'intérieur du troquet pour désigner le coupable. Tommy reconnait le tenancier, recroquevillé derrière son comptoir, tentant d'évaluer par dessus celui-ci le danger environnant. Alors, pris d'une rage incontrôlable, Tommy arrache un pied à une chaise voisine pour le planter dans le dos du sordide personnage, qui s'effondre dans un râle et quelques gargouillis. Puis, sa chérie le remercie, l'embrasse avec passion, et lui suggére de rejoindre sa voiture pour fuir d'ici.

C'est ainsi qu'il réussirent à s'enfuir tous les deux, pour arpenter les routes à la recherche d'un coin tranquille. Mais partout, un mélange de désordre et de confusion s'abattait sur les riverains, dont une bonne partie était devenue complètement dingue. Alors il quittèrent la ville, prenant l'autoroute vers une bourgade isolée le plus possible, afin que plus rien ne vienne troubler leur bonheur.
En cours de route, il leur fallut s'arrêter pour étancher la soif de leur véhicule. Dès qu'il vit la première station service, qui était aussi un motel, Tommy fit une embardée et traversa la route sans la moindre précaution, pour s'échouer finalement dans une voiture à l'arrêt dont le propriétaire était en train de remplir le réservoir, et qui se retrouva avec une jambe bloquée sous une des roues de sa berline. Et plus il criait de douleur, et plus Tommy en avait marre. Lorsqu'enfin Cassidy lui demanda de le faire taire, c'est avec un plaisir manifeste qu'il alla lui éclater le crâne contre le trottoir ceignant les pompes à essence. Malheureusement, le mal s'était déjà répendu et tout le monde se mit à crier sans raison. S'entama alors un véritable jeu de cache-cache avec les autres usagers, dans lequel la défaite rimait tellement bien avec la mort qu'il devint bien difficile de distinguer l'une de l'autre. Deux femmes, exécutées la minute d'avant, se tenaient pourtant bien droites, affichant regard vide et sourire forcé. Et bientôt, un homme fusionna avec une d'elles pour devenir à son tour fou furieux.

1/ Tommy ne savait plus où donner de la tête. C'était quand même incroyable qu'un vendredi soir une station service pût connaitre pareil succès. Et d'autres voitures arrivaient encore, ne se doutant de rien. Il connaissait cet endroit, il était sur la route de ses parents. Il était pour ainsi dire chez lui, et il ne supportait pas que d'autres êtres puissent fouler son sol comme ça, l'air de rien. Il commençait à fatiguer, et Cassidy s'impatientait. Il lui fallait toujours plus de calme et les gens étaient toujours plus bruyants, et plus nombreux !
Quelques minutes plus tard, une sirène retentit au lointain, se rapprochant jusqu'à remplir tout l'espace acoustique de Tommy. Il lui fallait faire cesser ce raffut, et il se dirigea vers ces lueurs mouvantes et clignotantes qui allaient toujours de pair avec ce bruit entêtant qui le rendait fou. Quelques secondes après, la camionnette des secours écrasa Tommy, ne lui laissant pas la moindre chance de s'en sortir. La dernière image qu'il vit fût Cassidy, riant aux éclats devant sa carne désarticulée. Puis, de la camionnette sortirent deux hommes, dépéchés sur les lieux comme pour pousuivre son oeuvre à sa place.

2/ Paul venait de participer à un véritable carnage dans une station service. Alors, avec sa femme, ils s'étaient mis conjointement d'accord pour abandonner leur pause café et fuir au plus vite. Par chance, ils venaient de faire le plein et pourraient rouler jusque chez eux. Mais ils n'en prirent pas la direction. Au contraire, ils rejoignirent la plus grande ville de la région et, comme guidés par satellite, enchaînèrent les rues avec une assurance surprenante. Jusqu'à ce qu'ils parviennent à un parking souterrain dans lequel ils s'engoufrèrent sans la moindre hésitation. Une quantité invraisemblable de voitures s'étaient entassées là, répudiées par leurs propriétaires respectifs. Et c'est ce que firent Paul et Lisa, jeune couple sans enfant, sans trop savoir pourquoi. Puis, Paul suivit sa femme jusque dans une grande pièce éclairée. A l'intérieur, de nombreux autres voyageurs attendaient, exclusivement des hommes. Paul s'y serra et attendit à son tour. Quelques heures plus tard, les murs se mirent à vibrer. Et, bientôt, c'est tout le bâtiment qui se souleva, emmenant avec lui quelques représentants de la race humaine parmi les plus solides, les meilleurs, les survivants, les élus.
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