Pitou est un petit troll d'à peine quelques jours. Sa vue est encore floue et ses yeux tardent à découvrir le monde. Alors, Pitou utilise ses mains, et pour l'instant ça lui suffit. Il n'a pas encore pris pied avec les réalités du monde cruel dans lequel il est venu au monde. Mais ça ne saurait tarder.

Comme bien souvent depuis sa naissance, Pitou dort. Il dort d'un sommeil de plume, collé contre sa mère, elle aussi endormie. Il dort de la même lassitude qui berce le gras matineur un dimanche d'été alors qu'il n'a rien d'autre de prévu que de changer de couche de temps à autre. Alors, lorsqu'un massif brin d'herbe, poussé par le vent, s'en vient le chatouiller sur le bout de son nez, Pitou se réveille. C'est pourtant la dernière des choses dont il a envie. A part prendre le temps de s'arranger une bonne sieste sans surprises, qui lui demanderait beaucoup trop d'énergie. Pitou est flemmard, et il refuse de céder au chantage du végétal envahissant. Alors il tâche de se rendormir, et ça l'épuise.

Mais Pitou a une idée en tête, ce qui est bien plus qu'il n'est capable d'en tolérer à ce moment précis. Les caresses de la tige fine et collante de ce petit bout de la terre l'obsède, et il se retrouve forcé d'en prendre compte et de revoir son agenda pour la minute prochaine. Grognon, Pitou tâte autour de lui jusqu'à repérer l'insidieuse petite plante et la pousse contre tout un tas d'autres, qui forment une touffe à quelques centimètres de son visage. Puis, il entreprend de se rendormir, paisiblement, ce qui ne tarde pas.

Seulement le brin d'herbe n'a pas dit son dernier mot. A chaque courant d'air, il se raidit un peu plus, jusqu'à revenir en place, ou presque. Dès lors, il peut se remettre à taquiner le petit troll sans le moindre scrupule.
Pitou, lui, est en train de rêver. Et dans son rêve, ses yeux voient mal. Comme quand il est réveillé en somme, à la différence près qu'un de ses yeux voit encore plus mal. Il a même l'impression qu'une moitié entière de son crâne est tirée vers l'arrière et se désolidarise de sa tête. Puis il se réveille, et se rend compte qu'il a quelque chose dans l'oeil. Il secoue la tête vigoureusement, ne lésinant pas sur l'énergie, oubliant même son envie de dormir proche du lassif trépas. La petite tige est revenue, la partie n'est pas terminée.

Rapidement, Pitou échaffaude un plan de secours. Il se tourne vers sa maman, laissant l'adversaire frotter les poils de son dos, ne l'incommodant pas outre mesure, et se rendort. Très vite, c'est tout un univers onirique qui lui ouvre les bras, et un sourire vient s'inscrire sur le visage du jeune troll. Dans ce monde merveilleux, il forme de nouvelles sensations, d'autres envies, et forme bientôt l'idée de peur. Sans doute l'oppression qu'il a subi récemment en est la cause. Toujours est-il que Pitou s'agite et se tourne dans tous les sens. C'est exactement le moment qu'attendait le brin d'herbe pour revenir à l'assaut. Bientôt, l'oreille de Pitou devient le théatre d'hostilités déclarées entre lui même et la flore sur laquelle il est allongé.

Cette fois-ci, Pitou en a marre. Ne sachant pas encore marcher, il se redresse sur son postérieur et tâtonne à nouveau. Derrière lui, il repère un caillou. Il s'en saisit et l'abat sur le végétal maintes et maintes fois. Le carnage est total, les plantes s'affolent et se couchent par dizaine alors que Pitou frappe encore et encore tout autour de leur touffe. Un jus verdâtre est projetté aux alentours et tâche un tronc d'arbre de la violence des évènements. Une tornade animale s'est éveillée et ravage le gazon, broyant tout ce qui se présente à elle. De partout, des insectes fuient, et à la panique succède bientôt le chaos. Et le silence.
Pitou est en pétard, fallait pas le chercher.

Quelques minutes après, il n'y a plus qu'un vaste champ de bataille autour de Pitou. La terre est retournée, et même battue par endroits. Des cadavres de paquerettes flottent sur la mare lugubre de bouillie végétale. Non sans mal, Pitou a gagné son premier combat.  Le calme est revenu, et avec lui la paresse. Pitou gonfle le torse, et baille, épuisé par ses exploits. Enfin, il se recouche et part rejouer la scène encore et encore dans ce monde qu'il imagine et où tout est possible.

Mais dans ses rêves, un petit brin d'herbe s'en prend à sa joue. Celui-ci est immunisé contre Pitou, et rien ne peut lui permettre de s'en débarrasser. Pitou a gagné, peut-être, mais le brin d'herbe, lui, est bien vengé.
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