- Bonjour patron !
- Bonsoir. Vous êtes un peu en retard, je crois.
- Ah, oui, je me doutais que vous alliez m'en parler.
- De près de neuf heures il me semble.
- Oui oui je sais, mais vous savez je n'ai pas arrêté. J'étais au travail vous savez. Pas physiquement peut-être, mais le coeur y était !
- Qu'est-ce que vous allez encore inventer ?
- Ah mais je n'invente rien. Vous allez voir, je vais vous raconter. Et j'ai toutes les preuves pour justifier mon histoire.
- Je suis impatient d'entendre ce que vous avez à dire...
- Voyez, ce matin, j'avais prévu d'arriver en avance pour rattraper les quelques heures que je vous dois.
- La centaine ?
- C'est cela même. Donc, je me suis levé avant l'aube elle-même, j'ai avalé un casse croute vite fait, et j'ai enfilé le nécessaire pour arriver ici en avance, y compris ma voiture.
- Vous avez enfilé votre voiture ?
- Oui, façon de parler vous savez. J'étais donc dans ma voiture quand je me suis rendu compte que j'avais oublié les dossiers sur lesquels je travaille en ce moment.
- Ceux de l'année dernière ?
- Exactement ! Donc, j'ai voulu faire demi-tour. Et là, je me suis rendu compte que c'était impossible.
- Impossible ?
- Oui, complètement. Le soleil s'était levé entre temps. Et si je faisais demi-tour vers la gauche, je l'avais dans les yeux, ce qui est bien trop dangereux.
- Et vers la droite ?
- Mais ma voiture ne tourne pas vers la droite !
- Admettons...
- Donc, j'ai roulé jusqu'à ce que le soleil ne puisse plus me gêner. J'avais encore de l'avance de toutes façons, et lorsque le soleil s'est trouvé assez haut pour ne plus m'éblouir, j'ai enfin fait demi-tour. Le problème c'est qu'en arrivant chez moi, ma maison avait disparu.
- Disparu ?
- Oui, on me l'avait volée, ça arrive souvent vous savez. Et je n'ai pas les moyens de me payer une alarme. A la place de ma maison, il n'y avait plus rien. Enfin si, il restait la cave et les fondations, mais les dossiers n'y étaient pas, j'ai vérifié.
- Alors qu'avez-vous fait ?
- J'ai voulu aller porter plainte au commissariat. Mais sur la route j'ai reconnu ma maison.
- Votre maison ?
- Oui, sur une route parallèle à la mienne. Alors j'ai fait de mon mieux pour rejoindre cette autre route, mais le temps que j'y parvienne, elle avait pris beaucoup d'avance.
- La route ?
- Non, ma maison. Mettez-y un peu de bonne volonté sinon vous n'allez rien comprendre. Je me suis donc lancé à sa poursuite. Arrivé à sa hauteur, elle a décroché pour couper à travers champ. Le problème, c'est que ma voiture n'est pas tout-terrain. Mais vous le savez déjà, puisque c'est vous qui me la mettez à disposition. J'ai donc poursuivi ma maison à travers champ. A un moment j'y étais presque, et en baissant la vitre j'ai réussi à attraper la poignée de la porte d'entrée. Tout se passait bien jusqu'à ce que je tombe sur un os. Enfin, un caillou en fait, un gros. Ma maison l'avait esquivé au dernier moment, et comme j'étais accroché à la poignée de la porte, je n'ai pas pu l'éviter. Je me suis retrouvé avec une poignée dans la main à la place des dossiers. Et impossible de continuer la poursuite avec une voiture dans l'état où la collision avec le rocher l'avait laissée. Du coup, je me suis résigné à venir travailler sur autre chose, et j'ai fait au plus vite.
- Et je suppose que vous allez me prouver tout ça sans conteste ?
- Tout à fait. Déjà, vous pouvez voir que je n'ai pas les dossiers avec moi. Je les ai donc forcément oublié chez moi et je n'ai pas pu remettre la main dessus par la suite. Puis, observez ma chemise, elle est toute pleine de poussière, de terre et de tâches. Il n'y a qu'en fouillant dans une cave qu'on se salit de cette façon.
- Et elle est déchirée aussi...
- Oui mais ça c'est plus tard, ne soyez pas si impatient, j'y viendrai. Je disais, donc, que j'ai poursuivi ma maison, et regardez mes cheveux... ils sont tout en bataille ! Ce n'est qu'en allant à une vitesse folle avec la vitre ouverte qu'on se retrouve avec une coiffure pareille. Ou en allant chez un très bon coiffeur, mais je n'ai pas les moyens, vous en savez quelque chose. Maintenant regardez, je vous ai rapporté la poignée de ma porte d'entrée, et elle est cassée. Ce qui prouve bien que j'avais réussi à m'y aggriper. Et l'état de ma chemise témoigne de la violence du choc avec le rocher !
- Et pour la voiture ?
- Oui, il va m'en falloir une autre c'est sûr, celle-ci marche moins bien avec une roue tordue. Et ça conclut ma démonstration : il y a bien eut collision avec un mur. Euh, un mur minéral quoi.
- Vous êtes gonflé quand même !
- Vous savez patron, c'est gonflant de faire de son mieux pour arriver en avance pour travailler et de rater finalement toute la journée. Et sinon, pour la voiture, c'est non ?
- Non.
- Alors c'est oui !
- Non. Enfin oui. Euh... att...
- Merci patron, je prends la votre pour cette nuit, à demain !
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