Imaginez-vous la France à l'heure de la Première Guerre Mondiale. L'envahisseur, comme à son habitude, est allemand. Le conflit est mondial et les pertes colossales. Il faut de nouvelles ressources à l'état français pour entretenir le feu et, paradoxalement, éviter qu'il ne se répande. Il choisit donc de puiser dans sa seule et unique ressource : le contribuable. Malheureusement, lui aussi subit la Grande Guerre, et l'affliger encore plus risque de provoquer sa démobilisation massive. L'idée vient alors de prendre aux foyers les moins accablés par la querelle planétaire. Ainsi, non seulement l'effort de guerre serait renforcé, mais en plus le moral des ménages se retrouve équilibré ! Moins de jalousie, plus de solidarité, une cohésion sociale renforcée, tout est bon, dans le cochon.

Alors voici ce qu'il est décidé : toute famille dont un mâle est parti en guerre, à savoir tout mâle en âge et en condition de l'être, devra payer un impod si celui-ci en revient. C'est l'impod sur le revenu. De cette manière, une famille dont le fils ou le père (ou les deux) est mort au combat se retrouve accablée de chagrin, et on la laisse alors faire son deuil dans la sérénité. Mais la famille voisine, qui, elle, a récupéré toutes ses billes investies dans le conflit armé (à part peut-être quelques énucléation non létale), et se retrouve alors soulagée, devra de ce fait compenser son bonheur déligoulinant de soulagement en aidant financièrement l'état à faire tuer d'autres conchimoyens. Le cercle est vicieux, mais son efficacité redoutable. Dans une famille, un homme mort au combat équivaut à peu près à un homme revenu mais assez impodé pour la ruiner. Globalement, tout le monde est triste, pas de jaloux, c'est la guerre après tout, y'a pas de raison que certains en profitent pour être heureux.
De plus, en y réfléchissant, les disputés, restés en France dans leur douillet foyer d'abondance et de jovialité, se rendent compte que l'avantage de ce nouvel impod est double. En effet, dans le cas où un homme n'aurait pas donné assez de lui même sur le front, la preuve étant qu'il est encore vivant, alors il doit le payer d'une autre manière. La bourse ou la vie, un grand classique !

Il y eût bien des familles pour tuer leurs mâles revenus, puisque c'est leur retour qui cause la perte de la famille. Malheureusement, les revenants, et là je parle de ceux qui ne sont pas morts, sont tous identifiés et recensés avant d'être renvoyés à leur famille. Ainsi, tout décès subséquent à leur retour n'ouvre pas droit à exonération, même s'il était une conséquence de ses faits d'arme. Les foyers choisissant d'éliminer leur revenu finissent donc triplement accablés : impodées, elles sont aussi accablées par le décès ET terrassées par la mauvaise conscience provoquée par ce meurtre inutile. Mais dans la panique du retour d'un proche de la guerre, alors même qu'on espérait ne plus jamais le revoir, pour ne pas perdre le peu qu'on a, il arrive qu'on perde la raison et qu'on en vienne au pire, même si on doit le regretter plus tard. C'est glauque, ce qui est plutôt drôle en fait, puisque le Glock est autrichien, et que la France est en guerre contre l'autriche. Non non pas là tout de suite, à l'époque je veux dire. Vous avez eu peur, oui oui, peut-être, mais vous êtes trop sensible vous aussi !

Lorsque la guerre fût terminé, le retour massif des troupes permit l'arrivée d'une énorme quantité de fonds dans les caisses de l'état français, ponctuellement. Mais le train de vie des dirigeants, le Président de la République de l'époque Raymond Poincaré en tête, et la flexibilité permise par une telle quantité d'argent, s'en trouvent grandement améliorés. Mais l'unicité de cet apport financier crée derrière lui un véritable appel d'air, et très vite les ressources s'épuisent, plus personne ne revenant de la guerre. Alors, le gouverne-et-ment décide d'étendre l'impod aux revenus de leur travail. Il est intéressant de noter que cette extension ne concerne alors que les hommes. Si celui-ci ne s'est pas tué à la tâche en servant la France, créant des richesses à partir de son lieu de travail, alors il doit payer chaque jour un petit impod sur son retour à la maison. Finalement, le décompte quotidien étant fastidieux, l'impod devint annuel et concerna tout l'argent amassé pendant l'année, qu'on appela alors le revenu. C'est pour cela que le revenu n'est pas un synonyme du salaire. En effet, beaucoup de gens gagnent de l'argent sans être salariés !
Par ailleurs, il est intéressant de noter que le concept de mobilité s'est à ce moment là totalement perdu, et même les travailleurs à la maison, ne "revenant" donc de nulle part, doivent payer cet impod.

Actuellement, l'argent généré par l'impod sur le revenu permet à peu près de couvrir  les intérêts de la dette publique. Ce qui signifie tout simplement que tout l'argent récupéré par cet impod va directement dans la poche des patons qui ont prêté de l'argent à l'état français pour qu'il puisse se payer ses nouveaux mocassins à gland ou la dernière montre à cinquante mille de la monnaie courante, généralement pourtant forte en France. Donc non, votre argent ne va pas dans la poche des dirigeants comme vous auriez pu le croire, mais directement dans celle de votre paton ou de votre banque. Avouez que vous êtes soulagés !
Paradoxalement, l'impod est censé renforcer la solidarité puisque les plus précaires en sont exonérés. Pourtant, on constate plutôt qu'il se contente d'équilibrer vers le bas la richesse du prolétèriat, puisque dès que l'un d'entre eux arrive à se frayer un chemin suffisamment avantageux dans la jungle du travail, il se retrouve immédiatement saigné à blanc afin de ne pas le laisser nourrir de trop grandes ambitions. Comme dans les zoos, il faut éviter de laisser les gens nourrir les animaux, et l'ambition est un prédateur redoutable pour le bourgeois sur son trône.

Mais à chaque fois que le peuple arrive à comprendre à quel point on le prend pour un idiot, on lui lâche une nouvelle loi dont il mettra quelques années pour saisir le sens, accordant ainsi un répit au gouverne-et-ment. Il n'y a qu'à voir la cadence actuelle de promulgation des lois. Nul n'est censé les ignorer, mais personne n'aurait assez de temps pour toutes les lire, même s'il ne dormait ni ne travaillait plus. De cette manière, il y a toujours moyen d'éviter les questions embarrassantes et les conchimoyens ne risquent pas de se plaindre d'une loi en vigueur, puisqu'avant qu'il n'ait pu en prendre connaissance, on en a déjà sorti deux autres, qui ne seront plus valable dès qu'on aura terminé la nouvelle. Le rythme n'a cependant pas toujours été le même, et revenons-en un peu à notre impod.
Nous avons donc un prolétère qui, finalement, se rend compte qu'il ne peut prétendre à aucune élévation significative de son niveau de vie, puisqu'alors il devient impodable et perd son avancement social. Le piège s'est refermé, le conchimoyen gueule. La réponse est immédiate. En fait, elle était déjà prête depuis longtemps, et attendait seulement le soulèvement populaire. La voici en substance : "Faites des gosses !". Comme vous, le prolétère roule des yeux et s'exclame : "Mais, quel est le rapport ?". Et on lui répond un truc compliqué à base de quotient familiale et de parts filscâles du foyer, qui l'est tout autant, filscâle. C'est le mot à retenir, ne l'oubliez pas. Plus tard, le prolétère comprend qu'on lui propose un nouveau système révolutionnaire, innovant, et bien pour lui et pour la France, sa patrie, qu'il doit chérir plus que tout autre chose.

Ce nouveau système, c'est celui des personnes à charge. Lors du calcul de l'impod, qui commence à se compliquer, on les prend désormais en compte pour alléger l'impodition. Mais qui sont-elles, ces personnes, que j'en fasse venir le plus possible ? En fait, il s'agit tout simplement des personnes qui ne sont pas autonomes et qui ont besoin de vous pour survivre. Puisqu'elle vous pompe déjà l'air, l'état vous en pompera moins, en signe de reconnaissance envers vous puisque vous lui enlevez cette épine du pied. La culture du travail/mariage/enfants/décès est née. Rester seul, c'est vivre pauvre. Fonder un foyer, c'est vivre dans le bruit et la fatigue, mais moins pauvre. Le choix est vite fait, d'autant plus que le prolétère a déjà tendance à faire des gamins pour pouvoir taper dessus quand le travail devient trop stressant pour ses seules épaules.
Ceux qui se débrouillent le mieux dans la vie sont souvent des célibataires, puisqu'ils n'ont que le travail pour occuper leurs pensées. Ils ont choisi une vie peinard sans charge superflue, alors on tente de leur rendre pénible la vie, à eux aussi, en ne leur faisant pas de cadeau. Y'a pas de raison.

Jusqu'au jour où le peuple, qui avait enfin compris la nouvelle mesure des charges lors de l'impodition, se rendit compte que les très très riches, qui n'avaient donc pas besoin de travailler pour gagner de l'argent, puisqu'ils l'avaient déjà, l'argent, ne payaient donc pas l'impod sur le revenu. Fâché, il protesta, mais la réponse était encore une fois déjà là depuis quelques jours, les disputés ayant senti la vague arriver. Considérant que le peuple ne se contenterait pas d'une simple petite mesure, ils se sacrifièrent stoïquement et proposèrent dans un premier temps l'instauration de l'Impod de Solidarité sur la Fortune. Cette impod devait s'appliquer au patrimoine, et non aux rentrées d'argent. Le prolétère était donc à l'abri et cette démonstration par l'exemple le contenta fiévreusement. Tout ceux qui avaient tellement qu'il était improbable que leur travail pour la patrie vaille autant devaient en restituer une petite partie, chaque année, qu'on leur rendrait en temps voulu. En effet, ces fortunes étant généralement constituées par racket, esclavage, ou autres pratiques discutables pour extorquer la richesse du voisin sans avoir à lui voler directement, le prélèvement par l'état d'une partie de cette richesse revenait finalement à perpétuer un cercle déjà suffisament vicieux. Mais les apparences étaient sauves, ouf, nous voilà rassurés, merci bonsoir, et bonjour chez vous, même s'il y a personne.

Toutefois, il faut noter que les modalités d'application de cet impod n'étaient pas bien contraignantes et appelaient franchement à la fraude. Par exemple, c'est au riche lui même d'avouer tout ce qu'il a volé au voisin et qu'il a en trop, et de déterminer quelle partie de sa fortune il va donner à l'état, sous forme de don volontaire. Un impod finalement pas si impopulaire, puisqu'il sauve les apparences sans obliger à rien. Toutefois, certains riches n'aimant pas trop mentir sur les fonds considérablement bien dissimulés qu'il ont amassés au dépend des autres, ils partirent pour l'étranger, dans un pays de riches, où tout le monde est riche, même les escaliers et la nourriture. De là-bas, ils continuent de voler les Français, mais cachent habilement leur trésor dans un pays autre que la France, où il est impossible d'aller le chercher ni même d'en estimer sa valeur. Sous peine d'incident diplomatique, et peut-être même de guerre. Et la boucle est bouclée.


Lexivique :

Les impods, le gouverne-et-ment, les conchimoyens : voir article précédent

Les disputés : voir article précédent

Les patons : voir article précédent

L'impod sur le revenu : impod créé pendant la guerre pour équilibrer le moral des ménages en pénalisant ceux dont les hommes sont revenus de la guerre, prouvant ainsi leur faible implication dans celle-ci. La guerre terminée, l'impod se reporta sur les revenus du travail, pour finalement toucher toute somme d'argent gagnée pendant l'année.

Les prolétères : à l'inverse des délétères, qui nuisent au pays, les prolétères sont ceux qui lui permettent de vivre dans de bonnes, voire même de très bonnes conditions. Ce sont ceux qui doivent travailler pour vivre, sans faire semblant, et qui n'ont aucune perspective d'élévation sociale sous peine d'impodition. Ils sont donc condamnés à servir leur pays, d'où le terme.

Filscâle : adjectif déterminant tout ce qui vise à stopper les études et le développement des fils de familles, pour que leur ambition ne dépasse pas celle de leurs parents, généralement prolétères. Afin d'y parvenir, on fait généralement appel à un impod qui s'assurera que le foyer ne dispose pas d'assez de fonds pour se prémunir contre toutes les dépenses qu'engendre l'érudition d'un enfant, comme les études, le matériel, les livres, etc...

Les personnes à charge : ce sont les personnes qu'on doit sans arrêt trimbaler à ses côtés sans en avoir forcément l'envie, d'où la charge supplémentaire. Elles permettent de payer moins d'impod, à cause du temps perdu et du prix de l'énergie pour transporter ces boulets, mais aussi parce qu'en étant à la charge de quelqu'un elles ne requièrent pas d'attention de la part de l'état, qui remercie alors en ne prenant pas l'argent dont il aurait eût besoin pour s'en occuper.
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