Pitou est un petit troll d'à peine quelques semaines. Ses pieds le portent à peu près là où il veut aller, ses sens découvrent le monde et son esprit n'en saisit pas encore parfaitement le fonctionnement. Pitou n'a aucune idée de ce qui est bien ou mal, et fait ses propres expérimentations pour savoir ce qu'il vaut mieux éviter de faire dans son propre intérêt. La prudence ne fait pas partie de son vocabulaire, il n'en a même pas. A part peut-être curiosité.

Pitou est assis, par terre, et s'adonne à une de ses activités favorites : manger. Le sol de terre battue est moins agréable que l'herbe fraîche à laquelle il était habitué, mais ça vaut toujours mieux que s'éloigner de sa maman. Sauf qu'elle dispose sur son séant d'une corne épaisse recouverte d'un fameux crin, là où lui n'a encore que duvet parcimonieux sur peau de bébé. Alors, lorsqu'une fourmi aventureuse se met à palper son terrain épidermique arrière afin d'identifier la masse mouvante, Pitou ressent comme une gêne. Puis, lorsqu'elle décide de parcourir le sol en longeant son arrière train pour profiter de son ombre, Pitou commence à gigoter. Mais lorsqu'elle finit par s'accrocher à sa peau pour explorer son corps, Pitou n'en peut vraiment plus. Les chatouilles, c'est amusant cinq minutes avec quelqu'un qu'on connait bien. Mais là, sa mère n'a pas bougé, et il ne connait personne d'autre.

Pitou se lève tant bien que mal sur ses pattes et se frotte. De l'extérieur, on pourrait croire qu'il se frappe, tant il maîtrise ses bras avec difficulté. Mais l'objectif, dans sa tête, c'est de balayer d'un revers ces petits fourmillements qui courent partout derrière lui. Pitou se contorsionne pour tenter de surprendre le responsable de toutes ces démangeaisons, et il y parvint ! Au détour d'un coup sur sa jambe, il aperçoit une petite masse tomber et s'activer une fois arrivée au sol. Pitou s'accroupit et observe l'étrange petite chose. Il n'avait encore jamais fait très attention au monde qui l'entoure, à part peut-être à la nourriture qu'on lui fournit prête à manger de manière régulière. Mais là, sous ses yeux, une créature minuscule court en tous sens. Elle ne va pas très vite, mais pour sa taille, c'est déjà pas mal.

Pitou est intrigué et approche son doigt pour toucher le petit être. Celui-ci fuit immédiatement, mais le doigt s'est déjà lancé à sa poursuite et parvient finalement à le pousser quelque peu. Le contact est surprenant pour Pitou. Il s'attendait à ressentir des chatouilles sur le bout de son doigt, et ce qu'il a eu à la place ressemble à peine au contact de ce qu'il sort de son nez, qui est tout dur et jaune et le chatouille aussi jusqu'à ce qu'il y mette le doigt. Pitou est maintenant persuadé que son doigt est invincible à tout ce qui démange. Pour s'en assurer, il retrouve la minuscule bête et tente de mettre le doigt dessus. Mais ses petites pattes la mènent rapidement sous un petit caillou d'où elle est invisible pour son aggresseur. Mais ce n'est pas suffisant pour arrêter Pitou, qui se saisit de la pierre pour dénicher l'insecte. La surprise de ne rien trouver sous celle-ci le stupéfait parfaitement.

La fourmi est maligne, et s'est accrochée au caillou pour tromper son adversaire. Elle en fait désormais le tour pour observer la mine contrite de Pitou. Ce dernier, allant reposer la pierre, se rend finalement compte de la supercherie. Mais sa main droite est déjà prise par la pierre et il ne peut pas l'approcher plus de la bête. Contrarié, il s'apprête à réfléchir lorsque la fourmi lui offre enfin ce qu'il voulait, un nouveau contact. Quoi que Pitou ne l'eût peut-être pas imaginé de cette façon. L'insecte plante ses mandibules dans son doigt pour lui apprendre qu'elle n'est pas un jouet, mais un être vivant. Pitou, d'abord surpris, puis peiné, s'énerve finalement contre cette vilaine chose qui lui a fait mal. Il voit rouge, comme la petite fourmi.

Un choc marque le premier contact du galet avec le sol de terre battue. Une fine pellicule de poussière en est soulevée, et au milieu de celle-ci un petit être tout rouge atterrit. Mais bientôt, un nouveau choc, plus violent encore, parcourt la terre et fait jaillir une gerbe de poussière qui s'élève, vaporeuse. Parmi elle, une patte minuscule s'envole. Mais ce n'est pas suffisant, et une série de collisions vient secouer la terre au point qu'un véritable nuage se forme, empli de terre et de quelques débris animaux. Au milieu de cette masse opaque, une force vive s'anime toujours plus, jusqu'à creuser à même le sol une excavation de taille raisonnable.

Quelques minutes après, les chocs commencent à s'affaiblir et le nuage de poussière retombe doucement, tel un linceul hésitant à se déposer sur un corps sans vie. A l'épicentre de la catastrophe, un petit troll baille, le bras ballant. Ses aventures l'ont fatigué, et il aimerait bien se reposer désormais. Pitou escalade le talus qui l'entoure pour rejoindre sa mère, restée en dehors des évènements. Puis il s'endort à ses côtés.

Peu de temps après, alors qu'il commençait à peine à profiter de sa lassitude, sa mère le réveille. Une colonie de fourmis rouges les a pris en grippe, brutalement, et il vaut mieux fuir qu'affronter ces milliers de petits soldats organisés, et douloureux. Pitou a battu une fourmi, peut-être, mais celle-ci lui aura appris deux choses : les petites bêtes ne sont pas très marrantes, peut-être, mais même si on les écrase, d'autres viendront, et en quantité suffisante pour ne pas pouvoir toutes les écraser. Alors, il vaut mieux les laisser tranquille, les petites bêtes, ou d'autres viendront bientôt les venger.
Retour à l'accueil