Quand Yvan pénètre dans la salle de réunion, tout le monde est déjà endormi. Il a tellement l'habitude d'avoir des horaires très personnels en matière de rendez-vous d'affaires qu'il ne s'est même pas pressé. D'ailleurs, son entourage professionnel s'y est adapté, puisque les fauteuils de la pièce ont tous été remplacés par le patron pour de plus confortables qui peuvent faire couchette. Et il a équipé la porte d'une petite clochette pour prévenir de l'arrivée d'Yvan en cas de somnolence avancée. Mais ce dernier a vite trouvé la parade et étouffe toujours la délicate alarme pour jouer à la place de la corne de brume, au plus proche possible des oreilles du patron.
- HA ! Yvan, vous êtes là ? Vous m'avez fait peur.
- Je sais.
- Oui, c'était voulu...
- Que vous êtes perspicace.
- Oui, d'accord. Monsieur Lamarthe, Messieurs, voici Yvan, il va vous présenter le projet. Enfin je l'espère. N'hésitez pas à l'interrompre.
- Bien.
- Yvan, vous pouvez commencer.
L'employé pose sa serviette en bout de table, et l'ouvre. Il en sort un marqueur, puis la referme et la pose à côté de sa chaise. Tout le monde est pendu à ses lèvres, ce qui commence à faire lourd. Alors, Yvan commence.

- Messieurs. N'y allons pas par quatre chemins, nous sommes les meilleurs, et vous le savez. Vous avez tous reçu notre dossier de présentation.
- Le dossier bleu ? Celui avec les images dedans ?
- Tout à fait.
- Mais il était vide !
- Parfaitement. Nos produits, on ne les présente plus. Ce n'est pas nécessaire, nous sommes les meilleurs, et vous le savez. Que voudriez-vous entendre de plus pour en être parfaitement convaincu ?
- Vos préoccupations écologiques ?
- Très bien. Vos préoccupations écologiques. Cela vous convient-il ?
- C'est à dire que...
- C'est ce que vous vouliez !
- Et bien, oui, c'est vrai, vous avez raison, je suis convaincu.
- Vous voyez. Et puis nous sommes les seuls à vous proposez un deux fois.
- Deux fois ?
- Non, pas deux fois. UN deux fois. Un. Deux. Fois.
Yvan ouvre son marqueur comme il sortirait une épée de son fourreau et tire à lui le tableau blanc. Il y inscrit un énorme chiffre "1", suivi d'un chiffre "2" aussi énorme, avant d'y adjoindre un petit "x", le tableau n'offrant plus la place de poursuivre dans les mêmes dimensions.
- Un deux fois. Comme ça.
- Douze fois ?
- Si vous le dites.
- Mais douze fois quoi ?
- Un deux fois ta mère.
- Attention Monsieur, j'adore ma maman !
- Vous voyez, ce produit est indispensable.
- Hum, oui, ça se tient...
- Non, même pas besoin, le produit se tient tout seul, les pieds sont fournis avec. C'est le plus produit.
- Et ça marche bien ?
- Non, ça reste là.
- D'accord. C'est mieux je suppose.
- Bien entendu. Quand vous en avez besoin, il est là où vous l'avez laissé.
- Votre produit est vraiment exceptionnel, j'ai du mal à y croire.
- Et pourtant...
- Donnez-moi une seule bonne raison de vous faire confiance.
- Vous voulez que je vous casse les pieds ?
- Non merci, j'ai déjà donné.
Le client recule sa chaise roulante et montre ses deux pieds plâtrés.
- C'est un souvenir de vous, de la dernière fois.
- Ah oui, je me souviens. Alors c'était vous !
- C'était moi.
- Super ! Je vous sers un café alors, c'est une bonne raison ça, non ?
- Non merci, je ne bois pas de café.
- Vous êtes dur en affaires hein ?
- Oui.
- Si vous ne me faites pas confiance je vous tue.
- Mais alors je ne pourrais pas signer le contrat.
- Quel stratège !
- N'est-ce pas ?
- Alors je tuerai votre mère, vous l'aimez bien je crois ?
- Enormément.
- Alors je la tuerais.
- D'accord, je vous fais confiance.
- Marché conclu !

Yvan recapuchonne son marqueur, sort sa serviette, la pose sur la table, l'ouvre, y dépose son marqueur, la referme, et s'en va. L'exercice de vente est toujours épuisant pour lui, et encore, aujourd'hui il n'a cassé aucun pied et n'a eu à tuer personne, il a de la chance. Toujours est-il qu'il rentrera directement chez lui pour dormir jusqu'au lendemain midi, soit pratiquement vingt heures. Ce jour là, il arrivera encore plus tard que d'habitude au travail, mais il le mérite bien. La veille, il a travaillé pour au moins un mois. Personne ne pourra donc lui reprocher d'avoir deux semaines de retard ce matin là.
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