- Bonjour patron !
- Bonsoir...
- Vous devinerez jamais ce qu'il vient d'arriver !
- En effet.
- Ha ha, vous êtes drôle.
- Ah.
- Vous savez, pour ne pas être en retard aujourd'hui, je suis parti hier soir, très tard.
- La route est longue hein ?
- A qui le dites-vous ! J'étais donc en voiture, sur la nationale, en plein milieu de la nuit, phares allumés, concentration maximum, vigilance...
- Abrégez.
- Je n'avais avalé qu'un frugal repas le soir même et je commençais déjà à avoir faim. Et un peu sommeil il faut avouer.
- J'imagine.
- Mais ce n'était pas le problème en fait. Sur la route, au bout de dix minutes, j'ai aperçu des travaux. Et pas moyen de fuir.
- De fuir ?
- Oui, vous n'êtes pas sans connaître mon allergie au jaune quand j'ai faim !
- J'avais dû mettre ça de côté...
- Je ne pouvais pas plus m'avancer, et le terre-plein central m'empêchait de faire demi-tour. Alors je me suis arrêté sur le côté, contre la glissière de sécurité, et j'ai commencé à reculer jusqu'au précédent carrefour qui me permettrait de prendre un autre itinéraire.
- Logique imparable.
- N'est-ce pas. Je reculais à bonne vitesse lorsqu'une voiture arrivant à pleine vitesse m'a percuté sur le côté. Vous savez comment sont les gens la nuit sur la route, ils font n'importe quoi !
- J'avais cru comprendre oui.
- Par chance le chauffard ne m'était pas rentré dedans de plein fouet et je pouvais encore rouler. Enfin à peu près. Mais ce n'était pas le pire.
- Ah bon ?
- Non, pas du tout. Quand j'ai enfin pu rejoindre un nouvel embranchement de la route, je me suis retrouvé sur un chemin de terre cahoteux qui a terminé d'achever le train arrière de ma voiture. Enfin, de votre voiture, puisque je vous l'avais empruntée.
- Si délicatement...
- J'ai donc voulu sortir pour voir si c'était réparable, mais on n'y voyait strictement rien, le chemin n'était pas éclairé. Alors j'ai dû extraire un des phares pour pouvoir m'éclairer un minimum.
- Comment avez-vous fait s'il faisait noir ?
- J'ai tapé dessus, mais de côté pour ne pas abîmer l'ampoule, et au bout d'un moment il s'est cassé, le phare, laissant pendre l'ampoule encore allumée au bout de quelques fils de bonne longueur, vous voyez.
- Je vois.
- Du coup j'ai pu m'éclairer, et me rendre compte que j'avais renversé une petite bête marron, massive, dont la parenté semblait fort contrariée et à quelques pas à peine. J'entendais ses grognements.
- Vous plaisantez ?
- Pas du tout. En dirigeant le phare vers la source du grondement, j'ai reconnu l'animal. Un gros ours. Enfin, ils sont toujours gros à ce qu'il parait. Et il ne voulait visiblement pas de moi auprès de lui. Alors j'ai couru.
- Vers où ?
- Vers plus loin principalement. Mais j'avais mauvaise conscience, et par réflexe j'avais couru vers la route d'où je venais, et où il y avait les travaux. Et j'avais toujours faim. Je me suis donc assuré de n'être plus suivi et j'ai entrepris de retourner auprès de mon véhicule. Les deux bêtes étaient toujours là, alors je suis revenu près de la route et j'ai appelé les secours avec un téléphone d'urgence. Et là je me suis rendu compte que la plus grosse bête m'avait suivi. Alors j'ai traversé la route en espérant qu'une voiture passerait sur mon poursuivant. Mais ce ne fut pas le cas. S'est alors engagée une véritable traque qui dura jusque dans l'après-midi, au moment où j'allais enfin retrouver mon chemin vers la civilisation. L'ours n'aimait visiblement pas les villes et il abandonna l'idée d'exercer sur moi sa vengeance dès que j'y pénétrai. Après, j'ai pris le bus.
- A quelle heure ?
- J'ai pris celui de seize heure.
- Et il est bientôt vingt heure...
- Ah oui, c'est certain, mais un bus, c'est lent. Surtout quand il ne doit pas dépasser le dix à l'heure.
- Comment ça ?
- Figurez-vous que le bus dans lequel je suis monté était piégé. S'il allait trop vite, on risquait tous de mourir !
- Vous êtes sûr que vous n'êtes pas resté chez vous à regarder des films dont vous me racontez brièvement le scénario en ce moment même ?
- Enfin patron, vous me connaissez, je ne suis pas comme ça ! Et puis je vois de quel film vous parlez, mais ça n'a rien à voir. Dans le film il y a un terroriste qui oblige le bus à ne pas descendre en dessous d'une certaine vitesse...
- Et là ?
- Et là il ne fallait pas aller trop vite, sinon les pneus du bus, sous-gonflés, risquaient d'exploser ! Et de nous propulser dans le fossé, complètement broyés.
- Alors rien ne vous empêchait de vous arrêter.
- Si ! Le chauffeur devait débaucher à la fin de son parcours, et vous connaissez les employés à la débauche, impossible de leur soumettre la moindre suggestion.
- En fait j'aurais plutôt des problèmes lors de l'embauche, mais c'est secondaire, poursuivez.
- Je me suis retrouvé encore plus loin de là où j'avais pris le bus, affamé, fatigué, endormi, endolori, handicapé, en...
- Oui oui j'ai saisi merci.
- Alors, foutu pour foutu, je me suis arrêté manger, vers dix neuf heures, puis j'ai pris un taxi pour venir ici. D'ailleurs, il m'attend là, je dois y aller, faudrait pas que je rate ma nuit parce que je risque d'être incapable d'avancer sinon demain !
- Mais...
- Je vous enverrais la facture, ne vous inquiétez pas. A demaiiiin.
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