Cette nuit, j'ai rêvé. J'étais sous la douche, et le rideau bougeait. Je lui tournais le dos mais je le sentais venir caresser ma jambe encore et encore. Et chaque fois que je me retourne, il n'y a rien, le rideau n'ayant même pas bougé entre deux regards. Mais à force, je commence à gagner en vitesse et je finis par apercevoir une ombre, à la limite de mon champ de vision, qui s'enfuit dans le même sens que celui-ci parcourt la pièce, et disparait bien vite du côté de la porte. J'insiste encore et encore, jusqu'à voir clairement cette ombre, juste avant qu'elle ne soit plus là. Et bien que j'en sois le premier surpris, je me vois sortir, encore mouillé, de la salle d'eau pour tirer l'affaire au clair. L'ombre attendait derrière la porte, et dès l'ouverture de celle-ci ce n'est plus qu'une vague apparition qui se glisse vers le salon. J'attrape une serviette, la passe autour de ma taille, et pars à sa poursuite. Lorsque je la vois se faufiler par la fenêtre, j'en profite pour l'enfermer à l'extérieur, dans le jardin. Puis, je scrute à travers la fenêtre toute forme animée, mais rien ne semble vouloir se manifester.

Je ne suis toujours pas tranquille, et j'ai l'impression d'une présence dans la pièce.

De derrière les rideaux diaphanes, j'observe le jardin, chaotique. La terre est retournée, car j'aimerais y faire pousser quelques plantes aromatiques et assez de plants de légumes pour m'en nourrir cet hiver. Mais soudain, je remarque une tige qui n'était pas là l'instant d'avant. Et encore une autre. Des plantes poussent par dizaine, à vue d'oeil, ne produisant qu'une longue tige dotée de quelques ramures. Et ces ramures s'animent. Enfin, le haut de la tige fait une boucle et revient s'enrouler sur elle même. Et alors je comprends. Ces herbes étranges ont mimé une silhouette humaine, la mienne. Très vite, de multiples bonhommes en fil de fer se dressent dans le jardin, marchant d'un pas ferme en tous sens, sans qu'aucune organisation ne puisse se détacher de leur cadence infernale. Mais bientôt, l'un d'eux frappe au carreau avec insistance. Puis, un autre vient s'y scotcher à son tour, martelant sans interruption la vitre. Des dizaines d'autres monstres végétaux les rejoignent, et la salle résonne des coups portés contre la baie vitrée. Ils veulent que je leur ouvre, mais j'ai trop peur pour bouger.

Et je me souviens alors que dans la chambre, la fenêtre est restée ouverte.

Je me retourne, mais déjà les petits êtres commencent à envahir la pièce. Ils ne se dirigent pas spécialement sur moi, ils semblent plutôt se déplacer parfaitement aléatoirement. Mais à chaque fois qu'un d'eux frôle ma jambe nue, il y arrache un peu de peau, si bien qu'elle se retrouve à vif en quelques secondes à peine. Mais ce n'est pas mon principal soucis car mon ventre se gonfle. Je ressens d'abord la douleur d'une indigestion, bien que je sois à jeun, et cette torture s'intensifie jusqu'à me faire crier. Là, bras en l'air, je m'effondre sur le sol en une masse tiède et visqueuse. Au bout de quelques secondes, un petit halo bleu s'en dégage, et je suis à l'intérieur. Protégé par la quiétude de cette immatérialité que j'espère malgré tout temporaire, j'observe la danse irréelle qui était venue à bout de ma vieille carne. Mais le temps presse, et le vent qu'il envoit sur moi ne me laisse pas d'autre choix que de m'infiltrer par une bouche d'aération pour ressurgir en plein ciel, au dessus de ma demeure.

Je reste quelques instants dans l'expectative, guettant le moindre signe de ce qu'il me serait possible de faire.

Mais je ne suis plus aux commandes, et je m'élève sans cesse, rejoignant bientôt un nuage, dans lequel je reconnait finalement d'autres petits halos bleus. Longtemps, je reste là à les cotoyer. En fait, le temps n'existe pas réellement, j'ai l'impression d'être en pause, tout en restant conscient. Alors, lorsque le mouvement revient m'assaillir, c'est comme si je n'avais pas eu le temps d'en profiter. La chute s'éternise, même si la proximité d'autres petits halos semble l'avoir fortement accélérée. Enfin, le sol vient à notre rencontre et le choc me projette à quelques centimètres de là. Nous sommes nombreux à être tombés au même endroit, et la terre nous aspire tous en elle. Un instant après, je me retrouve au contact d'une surface gluante et j'y pénètre avec curiosité. A l'intérieur, de forts courants me remuent et me propulsent verticalement. De sombre, l'ambiance est devenue verdâtre, et j'échoue enfin dans un coin tranquille, tout jaune. Peu de temps après, l'environnement se met en mouvement. Je comprend que je suis un fruit, et que celui-ci vient de se détacher de son arbre.

Je reste quelques instants à redouter un choc, sans savoir quelles en seraient les conséquences.

Lorsque je me réveille, je suis assis au milieu de mon lit. Je perçois un manque dont la présence s'impose à moi comme une évidence. Je suis seul, et je ne devrais pas. Je réintègre peu à peu mon passé, et y range mon rêve. Grâce à lui, la solitude me semble moins pesante. Il n'y a pas de fatalité, pas de disparition, seulement de multiples renouvellements, plus ou moins conséquents, qui émergent constamment, partout. Rien ne se perd, rien ne se crée, à présent je saisis mieux le sens de cette maxime. Mais même si ma conscience est apaisée, ma souffrance reste bien présente et je décide de tenter de chasser mes idées noires en allant prendre une douche. En fermant le rideau, je remarque un de ses pendants autrefois sauvagement arraché par une main subitement prise de convulsions. Un souvenir agréable m'envahit et me force à pousser un soupir.

Puis je souris, je ne suis pas seul.
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