Yvan possède ses petits rituels pour tous les midis qu'il passe au restaurant de son entreprise. Tout commence aux alentours de onze heures, lorsqu'il a terminé de remplir toutes les obligations dûes à ses mutliples habitudes. A partir de ce moment précis, Yvan commence à attendre le passage du patron. Ce dernier s'attarde toujours aux toilettes à cette heure précise, et il draîne derrière lui, lorsque sa besogne est terminée, un rideau d'effluves qu'Yvan s'évertue à esquiver. Comme la moitié de l'entreprise. Alors, dès qu'une chasse d'eau se fait entendre, chaque collaborateur se retrouve immédiatement en pause, à l'extérieur des bureaux. Tous ? Non. Un employé résiste encore et toujours à la tentation de se remettre au travail. Une pause implique une reprise succédante. Dans la philosophie d'Yvan, son travail, lorsqu'il l'effectue, est une pause du reste de sa vie. Son estomac partage le même sentiment, et profite de la moindre interruption de l'activité cérébrale pour prendre le relai et crier famine.

C'est ainsi qu'aux alentours d'onze heures vingt, un premier candidat se propose au self. Puisque personne n'est là pour l'accueillir ou le servir, Yvan s'allonge sur la glissière à plateaux, en signe de protestation. De là, il souhaite la bonne journée aux cuisiniers et serveurs qui embauchent pour préparer le rush du déjeuner. Puis, plus tard, lorsqu'enfin le service restauration ouvre et que les premiers affamés viennent l'envahir, Yvan est le premier dans la file. Et à ce titre, bénéficie de certains privilèges.

Les usagers de la cantine ont toujours cru qu'il n'y avait que deux rondelles de saucisson dans les assiettes en entrée. En fait, c'est parce qu'Yvan est passé le premier pour y ponctionner ce qui lui fait envie. Et il en va de même pour la moitié des desserts, même ceux en sauce. La boisson, elle, posa plus de problème à Yvan. Il n'arrivait pas à trouver comment prendre plusieurs bouteilles (minuscules au demeurant) de pinard sans encombrer son double plateau. Mais un jour, la solution lui était venue et désormais, Yvan venait au self avec sa propre bouteille vide pour se composer un magnum d'une séduisante sélection de vins. Quel gain de place ! Plutôt que de prendre au moins trois petites bouteilles hors de prix, il s'en sortait avec une seule, gratuite. Enfin, devant le plat principal, Yvan tâchait toujours de demander ce qui n'était pas sur la carte, imaginant même parfois des plats invraisemblables. La seule constante était le bol de petits pois, auquel il tenait fermement.

Passé l'étape d'amoncellement, Yvan arrive à la caisse. Il a déjà ingurgité la moitié de son repas, sans toucher aux petits pois, qu'il garde pour plus tard. S'engage alors une fameuse tractation avec la caissière, qui le connait bien mais peine à le comprendre.
- Bonjour M'sieur Yvan.
- Salut Josette. Vous êtes fort belle aujourd'hui.
- Vil flateur. Alors ça vous fait deux entrées, un...
- Vous vous trompez, je n'ai pris qu'une seule entrée.
- Yvan vous exagérez, il y a au moins le contenu de quatre assiettes là dedans, je suis déjà gentille de...
- Ah oui, c'est possible, je n'ai pas fait exprès. Les autres ont dû se renverser dans celle-ci, je n'y suis pour rien.
- Vous admettez donc qu'il y en a plus d'une ?
- Pas du tout, j'ai droit à une assiette d'entrée, j'ai pris UNE assiette d'entrée.
- J'imagine que les desserts du présentoir se sont également tous jetés dans votre soucoupe ?
- Parfaitement, et je n'ai rien pu faire pour les retenir. J'ai dû céder.
- Bon allez, mais c'est la dernière fois.
- Oui, pour aujourd'hui c'est promis.
- Un plat, un ... bol de petits pois, et comme boisson ?
- J'ai ce qu'il faut.
- D'accord. Ca fera sept cinquante.
- Vous avez compté la réduction de couple ?
- Mais vous êtes tout seul !
- Oui, mais j'ai deux plateaux.
- Et alors ?
- Ils sont en couple.
- Vous êtes certain ?
- Depuis quand demandez-vous des justificatifs ?
- Vous avez raison, d'accord, je vous compte la réduction. Ca fera donc...
- Et le forfait menu aussi.
- Mais vous n'avez pas pris de boisson, et il n'y a dedans qu'un dessert OU une entrée.
- Le dessert est en sus.
- Bon, ça fera cinq soixante-dix.
- Vous vous êtes trompée.
- Comment ça ?
- Regardez. La réduction couple est de dix pourcent chacun, et vous ne l'avez compté qu'une fois, alors que j'ai deux plateau. Donc déjà, sans compter le forfait menu, je ne vous dois que cinq trente. Puis, si je compte la remise forfaitaire sur le menu déjeuner avec le dessert en sus pour chacun, et que j'y ajoute l'offre menu enfant à moitié prix, je vous dois alors quatre-vingt centimes.
- Mais vous n'avez pas d'enfant...
- Non, pas moi, je suis trop jeune. C'est le couple de plateaux, ils m'ont adopté, je suis leur enfant.
- L'âge maximum est de 12 ans.
- J'en ai 11 !
- Et déjà la barbe ?
- Je suis né fin février.
- Ah ? Euh... dans ce cas...
- Oui, j'ai droit au bonus de solidarité pour anniversarité précaire, et vous me devez donc soixante centimes.
- Euh, ah ? Bon, euh, attendez, il faut que j'appelle...
- Non mais ne vous inquiétez pas, donnez-moi un café et on est quitte !
- Ah, euh, d'accord, tenez votre jeton, et, euh, bon appétit alors.
- Merci, bon courage Josette.
- Ah, merci, euh, vous aussi.
Et Yvan d'aller s'asseoir à une position stratégique du réfectoire pour guetter l'occupant.

L'occupant, comme Yvan l'appelle, ne tarde pas. Le patron, puisque c'est de lui qu'il s'agit, de par ses origines nordiques, qu'Yvan a toujours confondu avec des origines germaniques, quoi que même dans ce cas le qualificatif dont il l'affuble n'est pas vraiment justifié, bref, le patron, qui aime garder le contact avec ses employés, arrive dans le réfectoire et part s'asseoir seul dans un coin. Immédiatement, Yvan se prépare. Il invite son voisin de table à s'écarter de la trajectoire et procède aux derniers réglages. Yvan a vidé son plateau et léché les assiettes, afin d'aller les reposer en début de chaîne et d'alléger le dur labeur des plongeurs. Seul reste le bol de petits pois, intact et plein. Yvan se saisit d'une première graine et la place dans le creux de la cuillère reposant dans son assiette rutilante. Puis, d'un geste qu'il espère négligeant, il laisse tomber son bras avec une force mesurée afin que le pois aille s'écraser sur le visage de son patron. Un tir magnifique qui plonge directement par la fenêtre pour atteindre l'oeil d'un ouvrier des cuisines qui lâche alors la caisse qu'il décharge du camion pour s'écraser les pieds dans un hurlement indigne des cadres qui se restaurent plus haut. Après une petite rectification, le second tir est le bon, et s'échoue dans l'oreille du patron. Fort de cette réussite, Yvan recharge et les pois pleuvent.

Le patron, dont le dessert, une île flottante, est recouverte de petits pois, lui qui l'aime tellement, craque. Il se met à pleurer et vient s'agenouiller devant son employé.
- Mais enfin qu'est-ce que je vous ai fait ? Vous avez toutes les libertés du monde et vous continuez de vous en prendre à moi.
- Insinuez-vous que je sois ingrat ?
- Non mais enfin oui peut-être.
- C'est vrai, j'ai un peu pris, mais c'est très indélicat de parler de son poids à une femme.
- Mais vous n'êtes pas...
- Et vous me voulez quoi ?
- Que vous arrêtiez de lancer vos petits pois sur moi, pitié, je voudrais...
- C'est très indélicat de parler de son pois à une femme, vous savez.
- Mais que ?
- Même si c'est pour dire qu'il est petit, et je vous remercie.
- Et bien, euh, d'accord, alors c'est bon, je peux retourner manger ?
- Non, restez encore un peu.
- Mais vous voulez quoi ?
- Une augmentation !
- Je vous en ai accordé une hier déjà, et une autre le jour précédent ! Et le jour d'avant si je me souviens bien...
- Menteur ! Assassin ! Le jour d'avant c'était le week-end. Je veux vingt pourcent de plus.
- D'accord, mais vous me laissez tranquille. Vous avez déjà rempli mon dessert de légumes.
- C'était quoi ?
- Une île flottante, peu importe, allez-vous arrêter ?
- Peut-être, si vous arrêtez de faire du chantage.
- Oui, promis. Ca vous va ?
- D'accord.
Le patron se relève et s'apprête à aller réintégrer son siège. Mais il est interrompu par un pois qui vient se loger dans son col et s'écraser dans sa chemise au premier mouvement. Il se tourne vers un Yvan souriant.
- Et je veux votre dessert.
Le patron récupère son plateau, offre son dessert à Yvan, et quitte la pièce sans plus tarder. Yvan, déçu de n'avoir pu vider son chargeur (le bol est encore à moitié plein), attrape sa serviette et y emballe les pois restant. Plus tard, dans la journée, ils lui seront bien utiles. Comme tous les jours.
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