Ce soir, Lenny et sa femme dînent enfin seuls. Cette opportunité, ils l'avaient guettée, attendue toute l'année durant. Enfin leurs enfants ne viendraient pas les épuiser au point de ne plus avoir, en fin de soirée, que l'énergie de se traîner jusque dans leur lit pour y trouver un repos bien temporaire. Non, les petits diables sont partis passer quelques jours chez leurs amis, et on ne les reverra que le lendemain midi, au repas. Alors, le couple en a profité pour s'apprêter, se retrouver, se séduire, et envisage de passer quelques merveilleux moments dignes de leur redonner du courage pour patienter jusqu'aux prochaines vacances. Le tableau serait complet si quelques martèlements réguliers ne venaient couvrir la musique langoureuse choisie pour venir envelopper ce repas romantique. Mais ils convinrent ensemble d'ignorer les travaux et de se concentrer sur leur seule dualité, jusqu'à ce qu'elle prenne fin dans un tonnerre d'effusions câlines.

Leur besogne achevée, chacun se laissa bercer par le bonheur des moments généreux qu'ils venaient de partager. Du moins, jusqu'à ce qu'un énorme craquement ne les tire de leur lassivité par la force de son acoustique. Quelques invectives fusèrent, quelques plaintes prirent objet, et quelque chef de chantier en reçut plus que pour son grade. Mais le vacarme cessa bientôt et personne ne prit la peine de mettre pied à terre.
Au bout d'une vingtaine de minutes, le calme fut rompu par un nouveau tapage, similaire au premier, mais nettement plus supportable. On aurait cru que les travaux avaient été déplacés pour ne pas gêner les riverains. Toujours est-il que Lenny put enfin s'endormir, dans un état d'esprit malheureusement terni par les derniers évènements.

Le lendemain matin, le couple céda à l'appel de la grasse matinée pour ne sortir du lit qu'au moment où il leur serait nécessaire de se préparer au déjeuner chez leurs amis. Il se préparèrent alors, passant un fameux costume pour lui, et se parant des plus beaux atours pour elle. Après ceux de la veille au soir, bien sûr. Puis, ils montèrent en voiture et entreprirent de rejoindre la maison qui les avait conviés. De rue en rue, quelques piétons devinrent moult passants, jusqu'à former, à quelques dizaines de mètres à peine de leur arrivée, une épaisse foule que l'auto ne pourrait pénétrer. Ils se garèrent donc et entreprirent de poursuivre à pied, évoquant une grève surprise ou un défilé méconnu. Pourtant, n'ayant pas le choix, ils se joignirent au troupeau, luttant pour parvenir au coin de rue qui leur ferait enfin rejoindre leur destination. Ils se frayèrent un chemin, attentifs aux mouvements de leurs pairs, jusqu'à lever les yeux pour situer la maison. Ce qu'ils virent leur fit marquer le plus long silence de leur existence.

Les badauds, arrivant de toutes parts, se pressaient véritablement pour s'agglutiner devant les grilles de la demeure de leurs amis. Tous voulaient s'approcher pour voir de plus près. Mais ce qui dépassait l'entendement, c'était l'objet de toute leur attention. La bâtisse, une riche maison de pierre brute bordée de pavés bigarrés et de statues chamarrées, avait tout bonnement abandonné toute substance. En parvenant à se rapprocher, au terme d'un acharnement remarquable, Lenny put constater qu'en lieu et place de celle-ci s'étendait une vaste cavité, n'affichant plus la moindre trace de quelconque fondation autrefois ancrée dans sa terre. Paniqué, le couple observa les alentours et prit conscience que ce n'était pas le seul bâtiment à avoir disparu. Plus haut dans la même rue, c'était presque une maison sur deux qui avait cédé sa place à son propre sous-sol.

Apercevant un policier, Lenny se précipita à sa rencontre, jouant des coudes et hélant l'individu afin qu'il ne s'éclipse pas comme l'immobilier local. Lorsqu'enfin il parvint à sa hauteur, il l'interrogea sur la nature des évènements, et s'entendit répondre par la consternation la plus repectueuse. Mais, quand il évoqua la présence de ses enfants dans une de ces maisons, et ses relations cordiales avec ses occupants, le ton changea, et on l'invita à se joindre à l'enquête des forces de police en fournissant un témoignage. La stupeur devait être immense en ce que l'interrogatoire, rudement mené, leur mobilisa la journée. On les traita bien, malgré tout, et le repas qui leur fut servi avait pour lui l'abondance et la consistance, quoi que le goût en fut quelque peu discutable.

Quand il furent rentrés chez eux, Lenny et sa femme réalisèrent leur solitude et regrettèrent leurs enfants. Ils pleurèrent, même, dans l'impossibilité d'être assurés de leur bonne santé. Etant donné la panique qui s'était emparée de la ville, il ne leur avait pas été possible de mettre la main sur une liste de personnes vivantes devant être relogées suite aux événements.nocturnes. Leur appétit en fut largement entamé et ils se contentèrent de boire quelque chose de chaud. Pour couronner le tout, les travaux avaient repris, et Lenny se demanda comment ils n'avaient pas été suspendus pour laisser se calmer les citoyens après une telle agitation. D'un autre côté, la journée avait été éprouvante, et il se rejoignirent bientôt dans la couche conjugale afin de laisser passer la nuit et de reprendre, ou plutôt de commencer, leurs propres investigations lorsque leurs contemporains seraient convenablement éveillés. Ils s'endormirent ainsi sans trop de difficulté.

De courte durée, leur sommeil fut interrompu en plein coeur de la nuit par un coup sourd donné contre un des murs. D'interrogatrice, l'expression de Lenny passa rapidement à inquisitrice quand un second coup parcourut la maison. Une secousse avait fait trembler les murs et on crut d'abord à un séisme. Mais lorsque le troisième coup retentit, il devint parfaitement clair que le coup était responsable de la secousse, et non l'inverse. Le premier réflexe de Lenny fut de se lever et d'attendre le prochain choc, debout, afin d'en déterminer l'origine. A l'inverse, celui de sa femme fut de se terrer au plus profond de ses couettes et de n'en laisser dépasser que le haut de sa tête. Comme le silence n'était plus troublé que par quelques mystérieux petits frottements, Lenny entreprit d'aller voir par la fenêtre, au cas où sa porte eut été forcée. Avec un bélier, on aurait très bien pu la défoncer, mais de telles méthodes étaient si peu discrètes qu'il les avait cru réservées aux seuls commerces de l'argent et de l'or. Mais il n'eut pas le loisir de vérifier car son attention se retrouva capturée dès qu'il ouvrit son volet.

La maison des voisins d'en face était penchée. Elle s'était déjà enfoncée d'un bon mètre d'un côté, et l'autre ne demandait visiblement qu'à suivre le mouvement. En quelques poignées de secondes, un nouveau mètre fut englouti, et quelques murs se fissurèrent. Lenny appela sa femme afin qu'elle confirme par elle même qu'il n'avait pas perdu la raison. Mais elle n'en avait pas le courage et de toutes façons, déjà, leur vis-à-vis s'effondrait sur lui-même pour n'être plus qu'un tas de gravats. Ce dernier sembla remuer quelques temps avant de disparaitre, à son tour, sous terre. Lenny resta pétrifié quelques instants, mais il fut bientôt tiré de sa léthargie par ce que sa maison s'était mise à craquer elle aussi. Reprenant ses esprits, Lenny envisagea la fuite au plus vite, et poussa littéralement sa conjointe hors de sa retraite pour l'enjoindre fortement à enfiler quelque habit avant de se faufiler dehors pour filer au plus loin avant que le sol ne se défile.

En moins d'une minute, le couple est prêt à dévaler l'escalier pour se ruer vers son salut. Ce qu'il fait à un rythme inhabituel, décidé à ne pas prendre sa maison pour tombeau. Pourtant, les secousses s'intensifient et il devient de plus en plus périlleux de progresser debout. Lenny est le premier à arriver à la porte d'entrée, trainant sa femme par la main, tous deux affalés contre le mur pour ne pas chuter. Mais lorsqu'il ouvre la porte, Lenny reste bloqué de longs instants devant un mur de terre qui défile lentement. Il voudrait rejoindre une fenêtre mais sa logique lui indique qu'elle doivent être déjà aux trois quarts ensevelies elles aussi. Alors, les deux époux envisagent de remonter sans cette chambre qu'ils n'auraient jamais dû quitter. Mais les murs commencent à se fissurer, une cloison est même tombée, et parvenus au milieu de l'escalier, celui-ci s'effondre sous leurs pieds. Par chance, Lenny réussit à se saisir du pied de la rembarde de l'étage, et s'y accroche avec vigueur. Lorsqu'il prend conscience qu'il était passé devantt, il sait qu'il est déjà trop tard. Il ne peut que tourner la tête vers le sol pour voir sa femme tentant de se dépêtrer des débris, recevoir un plein mur sur le corps.

Lenny se fâche, il fait preuve de cette capacité à réussir des prouesses lorsque tout semble perdu, et se hisse sur le sol de l'étage. Un dernier regard en bas, le temps qu'une larme perle, et le voilà reparti, plus motivé que jamais, vers les fenêtres de l'étage. La première est celle du couloir, mais le volet refuse de s'ouvrir. Alors, Lenny retourne dans sa chambre où il a laissé la fenêtre ouverte. Mais il ne peut que constater que sa demeure est déjà bien plus enlisée qu'il ne croyait, et que son ultime chance réside désormais dans le velux du grenier. Alors, il ouvre la trappe et descend l'échelle qu'il grimpe aussitôt. En haut, le plancher est à moitié effondré et c'est avec de grandes précautions que Lenny entame le déploiement de l'escabeau qui le mènera sur le toit avant qu'il ne s'effondre. C'est en tous cas ce qu'il espère. Quand l'escabeau est suffisament stabilisé, il n'hésite pas une seconde et grimpe sur le toit avec une agilité qui le surprend lui-même.

Tout un pan de l'enchevètrement de tuiles s'est déjà effondré, et le reste menace de suivre le même exemple d'un instant à l'autre. Mais ce n'est pas le pire. Autour de lui, la plupart des maisons voisines sont en train de suivre le même chemin, quand elles ne l'ont pas déjà parcouru. Dans la rue, il n'y a personne, comme s'il était le seul à pouvoir peut-être réussir à s'enfuir. Mais la réalité le rattrape bientôt, et déjà il peut apercevoir de la terre aux endroits où son toit, ou ce qu'il en reste, est au plus bas. Sa maison est déjà presque entièrement engloutie. Alors, Lenny s'élance et bondit vers le trottoir. Mais au dernier moment, son appui se dérobe et le saut échoue parfaitement dans un mur de glaise.

1/ Lenny a de la chance. Il a réussi à s'aggriper à une marche massive qui servait jadis de pas à sa porte. Epuisé, il marque une pause pour souffler et se remettre de sa dernière frayeur. Puis, il escalade la facade argileuse et s'échoue mollement sur le trottoir. Enfin, il y est parvenu. Il a perdu sa femme, et peut-être ses enfants, mais il pourrait les venger, quoi qu'il en coûte. Il se relève lentement, comme pour ne pas s'avouer vaincu, et manque de chuter dans l'excavation laissée par sa maison disparue lorsqu'un morceau du bitume sur lequel ses pieds reposent se décroche et glisse vers le fond du trou. Lenny se marre. S'il pouvait rire en couleur, ce serait le jaune qu'il arborerait à ce moment précis. Il a échappé à un glissement de terrain qui a absorbé sa maison, alors ce n'est pas un vulgaire morceau de goudron qui va le précipiter vers sa mort. Tout au plus, il lui mettrait la jambe en sang, ce qu'il n'a pas manqué de faire. Vanné, Lenny rejoint la chaussée et s'assoit sur le trottoir. Il regarde sa jambe ensanglantée et se dit que ce n'est rien. Il prend sa tête dans ses mains, puis la relève, lentement. En face, il n'y a même plus de trottoir, et un morceau de la chaussée à même été arraché. Alors, Lenny réalise qu'il n'est peut-être pas en sécurité. Réflexion opportune s'il en est, quoi qu'un peu tardive. Le dos de Lenny se brise sur les restes de son foyer, et, bientôt, son corps tout entier part rejoindre celui de sa dame.

2/ Frankie, le clochard, se fait malmener par des rayons qu'il n'a pas l'habitude de recevoir. Terré dans sa ruelle habituelle, il cuve la soirée passée. Une soirée drôlement arrosée, il a trouvé plein de monde pour lui offrir à boire. Mais ce matin, il a moins de chance, et le soleil à réussi à s'insinuer jusqu'à ses yeux douloureux, le forçant à les ouvrir. Alors, Frankie s'assoit et se réveille, lentement. Il regarde autour de lui, mais ce n'est pas chez lui. Ce n'est pas SA ruelle. Dans la sienne, il ne manque qu'un mur pour faire un semblant de maison. Là, il en manque trois, c'est absurde. Après tout, il s'est peut-être endormi n'importe où hier. Seulement il ne reconnait rien, alors qu'il connait la ville comme sa poche. En fait, en y regardant de plus prêt, il ne reconnait même pas la ville dans laquelle il a été magiquement transporté. En plus, cette ville est nulle, il n'y a personne dans les rues, et aucune maison. Plein de rues, et aucune maison. Frankie croit rêver. Timidement, il risque un "wouhou" auquel personne ne répond. Une idée lui vient. Cette ville, on dirait bien un jardin ravagé par les taupes. Frankie rit. C'est une bonne trouvaille ! Curieux, il s'approche d'un trou de taupe. C'est étrange, il aurait juré que les taupes n'étaient pas aussi grande. Ou alors c'est peut-être lui qui est trop petit. Dans l'état où il est, quelle différence ça ferait de toutes façons ?
Frankie regarde au fond du trou et aperçoit un fourmillement. On dirait une colonie d'anguilles entassées là dans l'attente qu'il pleuve assez pour nager à nouveau. Décidément, Frankie est drôle. Mais pas autant que ces lieux. Brusquement, une anguille se dresse. Elle est sacrément longue, et vachement épaisse en fait. Frankie a vraiment dû rétrécir, peut-être à cause de l'étrange bouteille rouge, ou bleu, oui, c'est ça, verte. Le goût ne ressemblait à rien de connu et... Tiens, l'anguille vient me dire bonjour... Salut petit poisson, hé hé hé ! Mais qu'est-ce que ? Hé, ça chatouille, ha ha ha. T'es drôlement forte dis-donc, pour me soulever comme ça ! Ah merde, j'ai fait tomber ma bouteille. Tu pourrais me reposer à terre s'il-te-plait ? Non non pas par terre dans la terre au fond de ton trou, par terre là-haut où j'ai à boire. Ouais allez t'as raison bonne nuit...
Retour à l'accueil