Les parlements bicaméraux sont des organes collégiaux opposant une chambre basse, minuscule, et une chambre haute, majuscule. La Semblée Nationale, que nous avons déjà vue, fait partie du parlement, en tant que chambre basse, tandis que le Sénia, dont nous parlerons aujourd'hui, en est la chambre haute. La différence est flagrante entre ces deux institutions. L'une offre un spectacle théatral, et confirme à elle seule la nécessité d'avoir au moins deux caméras pour couvrir les événements (d'où le terme de "bicaméral"), tandis que l'autre se révèle bien plus discrète dans ses interventions et ne necessite aucune couverture médiatique. D'ailleurs, il ne vaut mieux pas. Le Sénia, qui vient du latin seniem décliné à l'accusatif pluriel et voulant dire vieillard, n'est pas un organe réellement actif au sein du parlement. Son rôle tiendrait en effet bien plus de la maison de retraite de luxe ou du collège de gentlemen passés d'âge. C'est à ce titre qu'on l'a placé dans la chambre haute du parlement, avec une barrière devant l'escalier pour éviter que les vieux ne s'en échappent. Pourquoi cette privation de liberté ? Vous n'y êtes pas du tout. L'accusatif pluriel latin n'est pas là pour les traiter de criminels mais pour rendre grâce à leur fulgurance déchue, pour les désigner comme de fortes figures d'antan. Et si on éprouve le besoin de bloquer l'accès à l'escalier, ce n'est pas pour rien. Tout d'abord, n'importe lequel de ces hommes à l'esprit en villégiature risquerait de se tuer dans n'importe quel escalier ou surface non plane. De plus, si jamais l'un d'entre eux parvenait à partir en vadrouille dans les jardins, il serait capable de ne plus retrouver son chemin pour rentrer.

Car oui, le Sénia dispose d'un jardin, et pas n'importe lequel ! Bordant le pas-laid du luxe-en-bourg, où résident les séniateurs et dont le nom n'est pas volé, les jardins du Sénia coûtent plus de dix millions d'€uros par an d'aménagements et d'entretien, et ce afin de prévenir tout risque de blessure et d'accident lorsqu'on sort les vieux. Mais ce n'est pas là le seul effort fourni par le pays pour entretenir ces têtes pensantes dépensées. Le pas-laid du luxe-en-bourg dispose aussi d'un musée dont l'entrée est payée, offrant aux plus nécessiteux la possibilité de venir distraire le Sénia contre rémunération, se faisant tour à tour passer pour des enfants, des petits enfants, ou même d'anciens amis, les séniateurs n'y voyant que du feu. Cette grande mascarade coûte plus d'un millions d'€uros par an, mais qu'est-ce donc qu'un petit million pour entretenir chez nos aïeux l'illusion qu'on ne les a pas oublié ? Rien, je ne vous le fais pas dire.

Mais qui donc habite au rez-de-chaussée du pas-laid ? La garde raie-publicaine, dépêchée sur place par la raie publique, la femme du président, qui n'a de toutes façons rien d'autre à faire que de s'occuper des grabataires ad vitam, ce qui ne fait pas long de toutes façons. Mais en plus de la garde, on y trouve également les infirmiers à temps plein, un par séniateur, et qu'on appelle "assistant" pour ne pas être trop péjoratif. En réalité, ils "assistent" plus à la déchéance des vieilles carnes qu'autre chose, mais en étant payés plus de deux mille €uros par mois quand même, ce qui compense la pénibilité de leur travail. Vous pensez que c'est élevé ? Vous ne vous rendez pas compte de la préciosité de ces reliques vivantes d'un passé qui était forcément mieux avant, puisque les choses changent et qu'elles ne devraient pas. Et ce n'est rien, en comparaison de la "retraite" qui leur est attribuée. Un peu moins de cent mille €uros par an, chacun, sans compter la gratuité des transports, des communications, et des équipements de maintien en vie artificielle jusqu'à la fin du mandat du séniateur.

Parce que, oui, les séniateurs sont "est lu". Ce sont même les "est lu" des "est lu", voyez la magouille de scribouillards pour parvenir à occuper la fonction pourtant peu glorieuse d'incontinent de la raie publique.  Ils obtiennent un mandat de six ans durant lesquels le but du jeu sera donc de ne pas passer l'arme à gauche et de donner de temps en temps son avis sur les jeunes qui se droguent et que ce qui leur faudrait, c'est une bonne guerre, de mon temps, on avait une orange à Noël. Ces pauvres gens ne sont pas au courant que de nos jours, on ne célèbre plus cette fête religieuse qu'à la télé, et encore, sans trop y croire. Et ils ne faut pas qu'ils apprennent que la fête Noël n'existe pas, ils risqueraient de faire une attaque.
Un mandat de six ans, donc, correspondant approximativement à leur espérance de vie, comme un pari sur l'avenir, et prenant effet à partir de leur désignation par les "grands et lecteurs". Qui sont ces gens ? Tout simplement ceux qui lisent les "est lu", pour qu'ils soient lus, ainsi la boucle est bouclée ! C'est par ailleurs de là que leur vient leur nom, lecteur parce qu'ils lisent, et grands parce qu'ils ont un goût remarquable, vu ceux qu'ils lisent. Ainsi, les "grands et lecteurs" sont souvent des aspirants séniateurs n'étant pas assez vieux, ou n'ayant pas pu se présenter parce qu'ils avaient oublié le jour de candidature, ou encore d'autres vieillards n'ayant jamais rien pu écrire de correct et ne pouvant donc pas être "est lu". Toutefois, afin de le devenir prochainement en obtenant les conseils et le soutien d'un "est lu", ils sont souvent très enclins à faire serment d'allégeance aux séniateurs déjà en place, renouvelant leur confiance dans le prolongement de la vie de leur favori et les empêchant de céder la place aux petits jeunes d'à peine plus de soixante quinze ans, âge minimum pour devenir séniateur. On a ainsi vu des séniateurs être maintenus en vie au delà de leur cent quarantième année pour porter leur mandat à sa fin, en espérant ne pas être "est lu" une fois de plus.

En l'état, le Sénia ne représente donc pas grand monde, même s'il en avait les capacités mentales. Mais si on ajoute à cet état volontaire de dégradation le fait qu'il n'est pratiquement composé que d'hommes, et la plupart paysans, on comprend bien que l'accent est d'avantage mis sur le côté pittoresque qu'utilitaire. La France ne comprend en effet qu'une minorité d'hommes et de gris-culteurs. Mais pourtant, le séniateur n'est pas toujours cultivé, bravo le paradoxe. Pire même, les intellectuels n'y sont pratiquement pas représentés, et toute profession nécessitant réflexion et organisation semble volontairement ignorée au profit de celles, il faut bien dire les choses comme elles sont, des pantouflards. C'est un boulot de planqué que celui de séniateur, et de ratés, puisqu'il faut que les conchimoyens n'aient pas voté pour le candidat aux élections législatives pour qu'il se retrouve bientôt envoyé au Sénia ! C'est donc définitivement une maison de retraitement des vieux auxquels on prête encore une quelconque importance, passée ou dépassée.

Régulièrement, le Sénia choisi son président, sans doute au terme d'une partie de bingo, ce dont les vieux raffolent. L'heureux "est lu" doit alors jouer le jeu sans prendre parti, et diriger les ébats, le comble pour une chambre haute, parce que tout le monde s'aime bien là-bas, et qu'étant donné l'âge des participant, les partouses ressemblent plus à un congrès des mollusques affectueux qu'à une orgie d'unions bestiales choquant la morale. Malheureusement, depuis l'apparition du Viagra, ce qu'on appelle désormais la chambre hot s'est vue dotée de sièges à coussin circulaire, les crises d'hémorroïdes s'étant subitement répandues et intensifiées.
Le président du Sénia n'en demeure pas moins le deuxième personnage de la raie publique, s'accordant automatiquement les faveurs de la première dame lorsque son mari, dont il assure l'intérim, est absent. Cette mesure représente l'enjeu majeur de la présidence du Sénia, le lot principal en quelques sortes, mais elle n'entre en vigueur que très rarement. Principalement parce que le président de la raie publique tient toujours soit à sa femme, soit à sa fonction, et qu'il ne laisse donc qu'exceptionnellement sa place, sans possibilité de retour. Mais ce n'est pas grave, et le président du Sénia espère toujours jusqu'à ce qu'un autre le remplace au terme d'une effevescente partie de bingo de laquelle, bizarrement, jamais aucune femme ne sort vainqueur.


Lexivique :

Les conchimoyens, la raie publique, le président de la raie publique, les gris-culteurs : voir article précédent

La Semblée Nationale : voir article précédent

Le Sénia : collège de personnes âgées reconnues comme importantes par ceux qui les trouvent importantes. Leur légitimité se retrouve donc dans le fait même qu'on puisse s'interroger dessus !

Le séniateur : membre du Sénia, maintenu en vie par tous les moyens jusqu'à la fin de son mandat de six ans.

Le pas-laid du luxe-en-bourg : il s'agit du nom de la maison de retraite qui héberge le Sénia. Elle est belle, très luxueuse, et n'est pas perdue dans la campagne, d'où son nom.

Un "est lu" : toute personne ayant écrit quelque chose qui est lu, justement.

Les "grands et lecteurs" : il s'agit des lecteurs des écrits des séniateurs. Ce sont eux qui les maintiennent à leur poste, entretenant un cercle vicieux forçant parfois le renouvellement des mandats jusqu'à l'extrème.


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