Se plaindre, se lamenter, le propre de l'Homme. Quel bonheur ! Avez-vous remarqué que "se lamenter" ressemble sacrément à "se la monter", la tête, sur un truc ridicule qu'on va exagérer comme un con pour pouvoir s'en plaindre ? Mais ce n'est pas tout, cela ressemble également à "se la mentir", la situation, en se persuadant qu'elle est inadmissible parce qu'elle induit du changement, et que même en bien, le changement, c'est toujours chiant. Et voilà l'essence même de l'humanité, se plaindre. Pour éviter de se plaindre constamment, certains font la guerre, d'autres l'amour, ou s'adonnent à des passions. L'essentiel étant de construire (ou détruire) quelque chose, mais mieux que tout le monde, ou en tous cas mieux que le voisin, ce crétin là, même pas capable de graisser sa porte mais alors pour l'ouvrir vingt fois par jour, là, y'a du monde hein, enculé, va.
Et on en revient à la pyramide de Maslow, que nous avions laissée au deuxième étage dans un article précédent parlant de psychopathologies, ces maladies que l'homme s'invente lorsqu'il manque d'amour et d'appartenance, les deux briques de cet étage de la pyramide. Sans que vous le sachiez, je vous avais même fait quelque peu empiéter sur le troisième étage, l'estime des autres, que je me réservais pour aujourd'hui.

Imaginez-vous un Homme, quelconque, dont les besoins sont satisfaits, y compris celui de sécurité, d'hygiène et de stabilité, et qui reçoit, en plus de cela, l'amour d'une famille et d'un ou plusieurs "groupes" humains, des associations de faits, auxquels il appartient. Que réclamer de plus ? Celui-ci est déjà un privilégié, il a même tout bon aux questions subsidiaires dans le formulaire d'accession au bonheur ! Peut-être, oui, mais c'est un homme, et en ce sens il n'en a jamais assez. La pyramide de Maslow a cela d'intéressant qu'elle n'a véritablement pas de fin, son dernier étage étant un piège que nous verrons plus tard. Elle nous renseigne sur tout ce que l'Homme va probablement  vouloir lorsqu'il n'aura plus besoin de rien et qu'il n'aura plus d'excuse pour se saisir de son bonheur. Ainsi, pour reprendre notre exemple, l'Homme qui bénéficie de tout ce que matériellement il pourrait vouloir, et même un peu au delà, cherchera à grimper sur le troisième étage de la pyramide, sans compter le rez-de-chaussée. Et ce troisième étage, c'est l'estime des autres. Parce que bon, oui, peut-être, il a une femme (ou un homme) qui l'aime, mais celui-ci n'est donc pas objectif, ça ne sert à rien de lui demander son avis. Et oui, il est membre de plusieurs confréries, et ça lui fait du bien, mais il n'est qu'un parmi d'autres. S'il était tout seul, ce ne serait pas une communauté ! Mais l'homme souhaite maintenant être mieux que les autres. A quoi bon vivre si on vit comme le voisin, non mais c'est vrai, puisque c'est un crétin. Il demande pas grand chose, l'Homme, juste d'être mieux, c'est tout.

Là où l'Homme est con, c'est que le voisin, oui, le crétin, et bien lui aussi s'estime mieux que l'Homme. Et il va lui aussi vouloir lui prouver, puisqu'il n'a rien d'autre à faire, ayant déjà tout ce dont il a besoin. Mais comment prouver au monde que c'est bien lui, le meilleur ? Comment cracher à la face des autres qu'à côté de lui, ils ne valent rien ? Comme s'imposer en maître du monde légitime laissant généreusement les autres gens, moins bons que lui, vivre sur sa planète, mais que quand même c'est la sienne ? L'Homme cherche conseil, mais ne trouve personne d'assez digne pour lui en prodiguer. Et puis, par hasard, il tombe sur un message, envoyé des dieux, pour lui rien qu'à son attention précise. En face de lui, l'Homme aperçoit un panneau gigantesque, témoignant bien qu'il s'agit d'un message divin, et qui lui dit que oui, c'est bien lui, là, Norbert, 53 ans, agent de télécommunication, le maître du monde, et qu'il lui faudra conquérir son titre en arborant la dernière montre Crétina, hors de prix. C'est cher, peut-être, mais qu'est-ce que l'argent en comparaison du grade de maître du monde ? Que dalle. L'Homme est tombé dans le piège de la publicité, et va galérer des années pour se payer un objet à la con qui lui filera l'heure aussi bien qu'une montre Mickey, à la différence près qu'elle offre vachement plus de dorures, et surtout plus d'aiguilles, que l'Homme soupçonne d'être réservées aux dieux vu que, malgré sa supériorité sur l'humanité toute entière, il ne sait pas s'en servir.
L'Homme a gagné, il est le roi du monde, et il mérite, de son propre point de vue, notez ça c'est important, l'estime des autres. Oh il n'en aura aucune preuve, mais il sait que les gens le regardent jalousement, lui et sa montre, parce qu'ils savent ce que ça veut dire et aimeraient tellement être comme lui. Ha ha, l'Homme jubile, infime tranche de bonheur qui s'épuisera d'ici quelques minutes.

Un jour l'Homme croisera un autre péquenot avec la même montre, et il saura que l'autre est un imposteur, mais se plaindra qu'on puisse éventuellement les confondre, lui, le vrai maître incontesté, et l'autre là, le crétin de voisin qui s'est payé la même montre. Par chance, il tombera sur un autre panneau publicitaire, dissimulé dans un magasine qu'il avait acheté par hasard, ce qui est bien la preuve que ce sont les dieux qui s''adressent alors à lui, et sur lequel est écrit que oui, c'est lui le maître du monde, on l'a reconnu, seulement que dans sa poubelle à roulette, on a du mal à le reconnaître. Alors que s'il avait un pot de yaourt de compétition, teinté sur les fenêtres pour ne pas qu'on le voit, on le reconnaîtrait forcément. Ce qui nous prouve par ailleurs que la logique de l'Homme s'arrête où la flatterie commence : être reconnu comme important, LE plus important, parce qu'on est caché derrière une vitre teinté, c'est profondément idiot. Mais ce n'est pas grave puisqu'à l'Homme, l'idée lui plait. Alors, il part voir son banquier, ce salopard qui ose détenir son argent en otage, à lui, qui n'est quand même pas comme le crétin de voisin, pour obtenir un prêt sur quinze ans et s'acheter les vitres teintées avec la voiture qui va bien autour.
Dès lors, l'Homme perpétue sa connerie, non seulement en se pensant meilleur que les autres, alors qu'il est juste un putain de veinard, mais en se mettant dans des situations toujours plus difficiles pour le prouver, alors que tout le monde s'en fout. Et je ne vous raconte pas la colère de l'Homme lorsque les huissiers viendront lui enlever son bébé son auto parce qu'il n'a pas payé ses traites et qu'en fait de voiture, il se retrouve non seulement à pieds, mais avec des dettes, lui, le maître du monde, c'est inadmissible, mais tant mieux, au moins j'aurais l'occasion de me plaindre.

Quittons un instant notre malchanceux petit humain faiblard de la calebasse pour nous intéresser à un autre, tout aussi con, mais bien plus chanceux, puisqu'il possède des millions de petits bouts de papiers sur lesquels est écrit qu'ils valent au moins autant que la vie d'un gosse paumé en plein milieu de l'Afrique. Tant pis, tuons-les tous, mais moi je garde les billiets... Ce gars là, en plus d'être un gros con, comme nous venons de le voir, a son troisième étage parfaitement comblé. Je parle de la pyramide du début là, suivez un peu. Il est un dieu vivant, et les gens se prosternent à son passage. Et il aime bien ça, l'Homme, mais ça le fait un peu chier que pendant qu'il bouffe du caviar, alors que c'est dégueux, dans une cuillère en or, alors que c'est super fragile, au goûter, qu'il préfère au nutella, sur son Yacht de quatre-vingt mètres, lui qui déteste la mer qui pue la marée comme une vieille... non vous avez compris, bref, ça le fait rudement chier quand même qu'en même temps qu'il s'adonne à ce que son rang l'oblige à s'adonner, et ben y'a des petites racailles qui crèvent de faim sans avoir d'accès à internet. Internet, c'est génial, ça change les idées, et si seulement ces cons là qui sont pas capables de se nourrir tout seuls, avaient un accès à internet, ils seraient peut-être moins préoccupés par leur soit-disant famine là. En plus, la générosité, c'est toujours bien vu, et ça filera un petit coup de pouce à sa popularité, histoire de gonfler encore un peu son troisième étage pour se propulser jusqu'au quatrième, l'estime de soi.

Alors, l'Homme, le second là, celui qui pète dans la soie et ne voyage qu'en jet privé, mais avec vitres teintées, pas l'idiot du début, et ben il fonde une organisation d'aide aux petits crevards pour qu'ils puissent continuer à crever, mais qu'au moins ils sachent pourquoi. Fort de cette démarche ô combien respectable, l'Homme se sent la conscience tranquille. Oui, d'accord, il exploite ses ouvriers, arnaque ses clients et trompe ses fournisseurs, mais merde, l'Homme ne fait pas ça pour lui, il le fait pour les petits trucs noirs là, avec des pates toutes bizarres et un ventre gonflé qu'on dirait des trolls tout maigres. Vous, employés, clients, et tout le toutime, vous vous plaignez, comme d'habitude, mais vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez ! Je veux dire au monde, dont je suis le maître, qu'à chaque fois que vous achetez ma marque de tord-boyaux, c'est peut-être, mais je ne vous garantis rien, un affamé tout bronzé à qui vous aidez à comprendre pourquoi est-ce que son ventre il gonfle comme ça en lui permettant d'aller lire wikipedia dans sa langue maternelle. Et s'il ne sait pas lire, il n'avait qu'à étudier plus sérieusement à l'école.

L'Homme, le riche, consulte sa pyramide de Maslow. Alors, ça c'est fait, ça c'est fait, putain je suis presque tout en haut, regarde chérie, non pas toi l'autre là, regarde, t'as vu, bientôt je serai tout en haut de ma putain de pyramide et je pourrai y dessiner un oeil géant, ça sera marrant. Mais quelle est donc la dernière case de ce jeu de l'oie pour les cons ? L'accomplissement personnel. C'est pas beau ça ? L'Homme est estimé, l'Homme est bien content de soi, c'était pas si compliqué finalement, mais l'Homme s'emmerde un peu quand même, c'est qu'il n'y a pas grand monde au cinquième étage. Allons voir au dessus.
Pour ça, il est marqué que l'Homme doit se trouver une occupation personnelle, dont il ne fera peut-être part à personne, et qui lui donnera l'impression que, quand même, la vie c'est sacrément cool. Certains choisiront les sensations fortes, d'autres iront faire un pèlerinage dans un lieu qui leur est cher, mais là, l'Homme, ce qu'il veut, c'est du danger. Il a appris que sa fondation rencontrait parfois quelques problèmes là bas dans la brousse. Il y a des milices armées, mais l'Homme ne veut pas participer à un conflit, de toutes façons il n'est d'accord avec aucun des deux camps. Il y a le manque d'alphabétisation, mais l'Homme n'est pas un bon enseignant. Son caractère ferait plutôt de lui un bon en saigneur. Ce qui tombe plutôt bien, il parait qu'il y a aussi des animaux sauvages là bas, et il a justement reçu un message tout personnalisé qui lui suggère d'aller les chasser pour le bien de tous, saloperie de roi de la jungle, il se prend pour qui, c'est moi le seul et unique roi de tout ce qui est et qui vit. Point final.

Conclusion : L'évolution, c'est croire qu'on est le maître du monde, alors qu'on est qu'un bout de viande parmi d'autres : mourir seul, mais parce que personne n'est digne d'avoir l'honneur d'être à nos côtés.
Retour à l'accueil