Cette nuit j'ai rêvé. Je suis au rez-de-chaussée d'un loft d'une bonne centaine de mètres carrés, allongé sur une table basse en verre. A ma gauche, à un mètre cinquante, se trouve le mur. Et devant lui, affalé sur un canapé un peu plus loin, un ami, sans doute, qui joue de la guitare, un bob vissé sur la tête. A peine imprégné des lieux, je vois une femme apparaître. Elle est très belle, et je tourne la tête pour la suivre des yeux. J'ai le sentiment qu'elle vit ici, tout comme le guitariste, alors que je ne suis qu'un invité. Pourtant, la fille aux cheveux lisses coupés au carré s'agenouille à mes côtés, et m'embrasse. D'abord surpris, je me laisse finalement aller à cette chaude manifestation de tendresse. L'homme n'a pas réagi, tout semble normal, et je suis heureux. Puis, je me réveille. Je suis toujours sur la table basse, il y a toujours le musicien, mais la fille a disparu. Je lève la tête et l'aperçois qui monte les escaliers pour disparaitre à l'étage. L'instant d'après, je suis dans sa chambre, debout devant son lit, sur lequel elle s'affaire au téléphone. Je comprends qu'elle ne m'aime pas beaucoup, et voudrais me voir partir.

Je me sens rejeté, mais je suis déjà si froid que ça ne m'importe plus.

Alors je redescends. Les escaliers sont sombres, très sombres. Toujours plus. Arrivé en bas, je remarque qu'il fait nuit, et que c'est le cas partout. Dans la pénombre, je devine qu'il n'y a plus personne dans la pièce. Cependant, je crois qu'une silhouette immense, immobile, trône au milieu du salon. Elle se dessine lentement ,à mesure que mes yeux s'habituent à l'obscurité, et sa taille est vraiment gigantesque. Pris de panique, je n'attends pas plus de savoir de quoi il s'agit et je fuis dans la direction opposée. Ce qui m'amène dans un coin du loft, où je rencontre une grande baie vitrée. En même temps que je sens la fenêtre se briser sous mon inertie, alors que de multiples morceaux de verre se détachent un par un pour tournoyer lentement dans les airs, je remarque que l'extérieur est illuminé d'un brillant soleil estival. Mon corps flotte en l'air, enrobé d'un drap de morceaux de verre, et tombe enfin à terre.

J'ai mal, et je m'assois pour compter mes plaies, bien trop nombreuses.

J'observe ma peau, qui se résorbe des sévices subis, lorsqu'une fleur attire mon attention. Elle se promène à côté de ma jambe, faisant fi des traditions végétales d'immobilité. Il ne s'agit que d'une tige, avec une fleur au bout, qui se tient bien droite et progresse avec lenteur. Intrigué, j'éloigne ma jambe pour approcher mon visage. Je tiens à percer son mystère, peu importe le danger. Mon regard longe la tige jusqu'à sa base, et je pose ma tête au sol pour comprendre ce qui lui permet de se mouvoir. Là, au niveau du sol, une petite araignée se promène. Six pattes lui permettent de marcher, tandis que les deux restantes lui servent à tenir la fleur. Camouflée, elle ne craint aucun danger. Pas un prédateur ne viendra la trouver sous son aspect de végétal baladeur. Amusé, je voudrais prendre une photo pour garder le souvenir de cette originale petite bête. Je me relève et fais volte-face. Le loft est toujours là, et son intérieur est toujours sombre.

Je dois affronter mes peurs, prendre le risque pour les vider de toute substance.

Je mets un pied dans le salon, et la lumière s'allume. Elle est tamisée, mais il n'y en a visiblement pas à l'étage. Et c'est là que je vais. Je monte les escaliers, marche par marche, et l'ambiance la douce clarté me précède. Je suis rassuré, et je pénètre dans la chambre que j'ai été prié de quitter auparavant. La femme est toujours là, sur son lit, adossée contre le mur, un coussin disposé de sorte à apporter un peu de confort à ce trop ferme dossier. Elle a quitté son téléphone, et tend ses bras vers moi. Je lui souris et grimpe sur le lit pour aller l'enlacer. Je marche à quatre pattes et elle se laisse glisser pour se retrouver allongée sous moi. Et au moment où je m'apprête à l'embrasser, les yeux fermés, elle a disparu. Mon visage s'enfonce dans un oreiller. Mais je ne suis pas surpris, et je profite de la situation pour m'endormir.

Je ne suis plus rien, je n'existe plus.

Le réveil est doux, et je m'assieds lentement. Je me frotte le visage, le temps de récupérer mes esprits. Puis je regarde autour de moi. Au pied du lit que j'occupe, il y a une guitare. Ma guitare. Elle est là où je l'avais laissée la veille, m'attendant sagement, mais impatiente que je la reprenne en main. Ce que je fais. Je caresse les cordes quelques instants, fais sonner quelques notes, tourne une clé, et recommence jusqu'à ce que le son me convienne. Alors, j'entame une mélodie de ma composition. Une bénédiction qui avait fait de moi quelqu'un d'heureux, avant. Navré, je repose mon instrument favori. Sur son bois, je retrouve une marque, soudainement mise en évidence. Une marque faite par une chute, poussée hors d'un matelas en proie à de vives secousses. Cette évocation m'emplit d'une vague d'émotion que je ne parviens pas à contenir. Une larme coule d'un regard vide.

Puis je souris, je ne suis pas seul.
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