Pitou est un jeune troll très exigeant. Il connait assez bien le monde, mais déplore qu'il ne lui soit pas toujours entièrement dévoué. Il aimerait bien ne pas avoir à obéir à ses parents mais que d'autres lui obéissent, à lui. Il n'y a pas de raison, après tout. Il aime quand ses parents cèdent à ses caprices, souvent gastronomiques, et quand ils s'occupent de lui. Mais ils disent n'avoir pas toujours que ça à faire, ce qui révolte Pitou. Quel est l'intérêt de faire autre chose que s'amuser, manger, et dormir ? Et pourquoi les adultes sont-ils toujours aussi sérieux ? Pitou voudrait changer le monde, mais il ne se laisse pas faire. Tant pis, Pitou devra s'en créer un à lui, où tout fonctionne comme il voudrait.

Pour commencer, il faut à Pitou des êtres vivants qui constitueront sa famille dans son monde à lui. Seulement tous ceux que Pitou connait, il finit généralement par les manger. Sauf les plus petits et rapides d'entre eux, dont la rentabilité de la capture est loin de valoir les efforts qu'elle requiert. Notamment les rongeurs. Ceux-là, il faut toujours leur courir après pendant des lustres, abattre des arbres dans lesquels ils se sont réfugiés, et même encore après on n'est jamais sûr de les retrouver dans la masse végétale étalée sur le sol. Et pourtant, ces petits provocateurs n'hésitent jamais à venir chipper leur pitance dans les provisions pourtant bien gardées des adultes. Peut-être qu'en leur offrant directement, ceux-ci seraient disposés à faire partie du monde de Pitou !

Pitou repère une petite souris blanche. De celles qui suivent les trolls où qu'ils aillent, sachant qu'elles sont trop petites pour qu'on les attrape. Pitou, avec ses petites mains, pourrait bien l'attraper, lui, mais il voudrait juste pouvoir jouer avec elle. Alors, Pitou va prendre quelques graines, plutôt rares dans les réserves, va s'asseoir à l'écart, et en laisse tomber quelques unes devant lui. La petite souris, qui a repéré le manège du monstre poilu, considère la situation. Elle est toute petite, et ne fait pas le poids face à ses congénères. Il serait peut-être raisonnable de s'approcher, juste assez pour voir si cet énorme boule rousse lui en voudrait si elle lui empruntait quelques graines.

C'est ainsi qu'au bout de quelques minutes, le petit rongeur blanc se retrouve à moins d'un mètre de Pitou à grignoter une graine de tournesol. Peu après, elle est à son pied, et Pitou n'a pas semblé la menacer. Finalement, avec sa propension à se suralimenter en la circonstance, la petite souris vient prendre une graine dans sa main et repart la manger plus loin. Pitou s'amuse de la craintivité de la petite bête mais comprend son appréhension et ne s'accorde que de rares mouvements. Puis, il tend sa main vers la petite souris, qui fait un bond en arrière, avant de se remettre de sa frayeur et de venir récupérer une autre part de son festin. Pitou tend un doigt vers elle, que la petite bête renifle. Puis, il le fait tourner, et s'amuse lorsque le petit rongeur tente de suivre son doigt de son museau moustachu.

Pitou a réussi à amener un premier sujet dans son royaume, et il est convaincu que la souris est maintenant à lui. Il ne lui reste plus qu'à se faire comprendre, et c'est gagné. Pour commencer, Pitou montre un morceau de nourriture au rongeur et l'envoie plus loin. La souris n'a même pas bougé la tête, et revient mendier immédiatement. Pitou, qui s'attendait à ce premier résultat, recommence plus doucement. Cette fois-ci, la souris va chercher la graine, l'avale, et revient vers lui, le museau en l'air, reniflant sa main et cherchant un moyen de voir ce qui se trouve à l'intérieur. Devant cette réussite, Pitou va tenter autre chose. Il tend son doigt vers le rongeur et le fait glisser sur le tronc d'un arbre. La souris grimpe sur l'écorce charnue jusqu'à cette étrange source mouvante de nourriture. Elle la poursuit encore lorsque celle-ci retourne sur le sol et saute sur un gros bout de viande poilu pour ne pas se laisser distancer. Enfin, elle parvient à l'attraper et se cramponne lorsque celle-ci se met à s'agiter dans tous les sens. Et quand ses pattes n'y suffisent plus, il ne lui reste d'autre choix que d'y planter ses dents.

Pitou est hors de lui. Non seulement cette stupide créature n'est pas capable d'aller quelque part où il n'est pas, mais en plus elle se permet de mordre la main qui la nourrit lorsque la pitance tarde à venir. Et plus il secoue sa main pour faire lâcher la petite bête, plus celle-ci serre fort ses petites mâchoires. Ce n'est pas aujourd'hui qu'il aura son monde à lui, décidément. Pitou est dépité. Lorsqu'il arrête de secouer sa main, il se rend compte que le rongeur n'est plus là. Les graines non plus, il s'est fait avoir en beauté, encore pire qu'un adulte. Cette idée le révolte profondément, et Pitou pique une crise de nerf. Ses poils se hérissent, sa poitrine se gonfle, et ses poings frappent le sol. Jusqu'au moment où Pitou explose de rage. Un adulte, qui passait par là, s'en retrouvera projeté au sol par l'onde de choc. Pitou devient grand, et il a du potentiel. Il est en colère, et ses parents sont fiers, ce qui énerve Pitou encore plus. Alors il fuit au pas de course cuver la folie qui l'anime.

Personne ne revit Pitou pendant une bonne semaine. Quand on le retrouva, il dormait comme un bébé, en plein sur l'itinéraire séculaire que les adultes suivaient irrémédiablement durant leur vie, et qui la leur facilitait grandement, passant par les meilleures sources de nourritures aux meilleurs moments de l'année. Mais étrangement, là où aurait du se trouver une forêt ne se trouvait plus qu'une vaste étendue de terre ressemblant vaguement à un potager géant, creusé de sillons, à la différence près qu'aucun légume ne semblait y pousser.
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