Quoi de plus étrange qu'une bonne crise de nerfs ? Pendant laquelle on n'est plus capable de rien de sensé, pas même en simples mouvements. La panique, l'hystérie, la tétanie, toutes ces manifestations parfois surprenantes sont en réalité la véritable nature de l'être humain : craintif et fragile. Ce ne sont que des réactions qui passeraient pour parfaitement banales, face à un danger ou une situation qui nous dépasse, s'il n'y avait la raison,  qui retient l'Homme autant qu'elle peut jusque dans ses derniers retranchements de relativité. Elle est parfois aidée en cela par l'adrénaline, qui accélère le métabolisme de l'Homme et lui donne l'impression que tout autour de lui est ralenti, logiquement, afin de lui laisser le temps de se calmer, sans doute. Lorsqu'un artiste monte sur scène et que le stress s'empare de lui pour lui provoquer un trac, c'est une autre forme de panique qui intervient, répondant à un sentiment d'impuissance plus que de peur, mais le résultat est à peu près le même. Et grâce à la raison, il est possible de surmonter ses appréhensions, voire de les ignorer pour les plus minimes d'entre elles. Parce qu'il faut bien comprendre que sans elle, la moindre seringue nous effrayerait suffisamment pour nous faire fuir à toutes jambes. Même si celle-ci est destinée à nous soigner, et c'est alors la plus paradoxale des réactions à avoir. Fuir un danger qui menace de nous remettre en bonne santé, avouez que c'est cocasse. Et ce n'est pas tout. Sans la raison, le moindre baiser nous figerait instantanément. Ce qui, convenez-en, n'est pas spécialement pratique pour approfondir une relation, si vous voyez ce que je veux dire. A ce compte là, précoce ou pas, on s'en foutrait bien, si déjà au premier baiser ça bloque. Autant oublier les choses de l'amour.

Mais d'où vient donc cette raison salvatrice. Hé hé, vous m'avez vu venir, vous êtes malins. William il s'appelle celui-là. Ne me demandez pas pourquoi, c'est son nom, c'est tout. Ce dieu n'est pas un grand farceur, c'est certain, mais sans lui c'est le monde qui serait une grande farce. Imaginez-vous une grande folle directement sortie de sa cage (aux folles) et qui court dans tous les sens juste parce que tout le monde fait pareil et que c'est effrayant de ne pas savoir pourquoi. Et ça tout autour du monde. Ah bah ouais, on se marrerait bien c'est sûr, si on n'était pas occupés à fuir. Fuir quoi, fuir où ? Peu importe, puisqu'on a pas la raison pour nous guider. Et c'est là qu'intervient William. Lui, son truc, c'est le retraitement de la peur. Il prend vos peurs, les fourre dans son usine, et en ressort de l'expérience. Classe, non ? Chacun d'entre nous dispose donc d'un espèce de froussoduc (de frousso, bah, la peur, et duc, je vous en pose des questions moi), un genre de grand tuyau qui le relie à la centrale d'épuration des sensations effrayantes, ainsi que d'une délégation de manoeuvres dont la mission est d'y canaliser tout ce qui pourrait nous effrayer afin d'en trier le bon grain de l'ivraie, avant de nous le renvoyer sous forme d'émotion calme et détachée. Et tant que cette fine équipe n'est pas débordée, nous pouvons réfléchir normalement. Quand il y a un oubli, il nous arrive de nous inquiéter pour rien, mais ça ne porte pas trop à conséquence, généralement.

Le problème de ce système, c'est que lorsque les stimuli de panique se multiplient, il arrive toujours un moment où nos petits ouvriers de la peur ne parviennent plus à en pelleter la totalité, et une sensation d'inconfort nous assaille. Par exemple, si un trop grand nombre de ces stimuli arrivent d'un seul coup, ils sont tout bonnement dépassés, et c'est la grosse frayeur. C'est le cas lorsque quelqu'un nous surprend pour nous faire peur, et c'est aussi le stratagème élaboré par les films d'horreur quand le son fait un saut brusque en faisant apparaître une image effrayante. Une bonne peur, le coeur qui part sur un sprint digne d'une médaille internationale, on nettoie son froc et on en parle plus, ça vaut mieux.  Mais il existe un autre cas de figure bien plus ennuyeux. Parfois, il y a tellement de déchets à envoyer que l'équipe n'y suffit plus, et une première vague de peur nous envahit. Une équipe de secours est rapidement envoyée, et s'attèle urgemment à la tâche, puisqu'elle est là pour ça, l'équipe d'urgence, c'est logique. Mais cet apport de renfort n'accroît en rien le diamètre de notre froussoduc, ni son débit, par conséquent. Et lorsque celui-ci sature, c'est le drame, la folie complète, l'hystérie, la crise de nerfs. Les films d'épouvante psychologiques sont justement là pour ça, en instaurant une sensation de malaise aisément canalisée, puis en y ajoutant progressivement de plus en plus de perturbations inquiétantes, jusqu'à ce que notre pipeline déborde.

Quand on dit de quelqu'un qu'il a "pété un câble", on évoque en fait ce froussoduc, qui extérieurement ressemble à un câble, en ce sens qu'il est fin, long et souple, étant donné qu'une sensation n'est pas très volumineuse et peut facilement s'insinuer dans n'importe quoi. Imaginez que ce canal essentiel à ce qu'on appelle notre raison soit rompu. On se met à faire n'importe quoi, par instinct. Où on voit bien que l'instinct de l'Homme frise celui de la laitue. Ce qui par ailleurs en fait une scarole, donc, si vous avez bien suivi. D'ailleurs, puisqu'on en parle, non, pas de salade, de nerfs, tout le monde n'est pas aussi bien doté point de vue tuyauterie. Non pas celle-là, celle dont on parle depuis le début de l'article. Là par exemple votre instinct a pris le dessus ça se sent. A peine le terme de tuyauterie évoqué et hop, votre cerveau débranche et c'est le gouvernail qui guide la gondole. Je vous parle du froussoduc moi, restez concentrés c'est presque terminé. Pour la peine je reprends dans un autre paragraphe, pour faire plus propre.

Tout le monde n'a pas le même modèle, donc, de pipeline de la peur, ce qui ferait un bon titre de film j'en suis certain. C'est selon le stock disponible lors de notre raccordement qu'on est ou pas doté d'un bon modèle. Il y en a de plus ou moins épais, de plus ou moins solides, de plus ou moins rapides, même, puisque certains provoquent une sorte d'aspiration et... mais oui peu importe vous vous foutez bien des détails. De même, les fonctionnaires de l'effroi (super titre de...) ne sont pas tous aussi zélés, et là pas moyen de savoir à l'avance si on va tomber sur des flemmards ou pas. Donc, par exemple, si un individu dispose d'un froussoduc très efficace mais d'une équipe de bras cassés mous du derche, il est probable qu'il paniquera facilement, le temps que ses ouvriers se mettent au travail, mais une fois la routine entamée, il se calmera très vite et pourra posément appréhender les événements. A l'inverse, une personne à l'équipe de tri efficace mais au froussoduc insuffisant ne paniquera pas très vite, mais dès que la terreur commencera à s'emparer de lui, il ne pourra pas s'en remettre avant plusieurs heures, voire même plusieurs jours ! Bon, après, bien entendu, il y a ceux qui n'ont vraiment pas de chance et ont tous les défauts quand d'autres peuvent tout encaisser sans broncher. Bah oui, la vie, c'est profondément injuste, personne n'est égal, et surtout pas vous.

Enfin, le William, là, est quelqu'un de très bien, et qui fait certainement de son mieux. Toutefois, il a déjà suffisament à faire et, par conséquent, il n'accepte aucune réclamation. De même il ne sera procédé à aucun échange ou remboursement, en accord avec le traité de toute puissance des divinités sur l'espèce humaine, article 151A, paragraphe 3. Mais si vous n'êtes pas satisfait, vous pouvez cependant vous arranger pour obtenir ce que vous souhaitez. Par exemple, si vous considérez que votre pipeline n'est pas assez efficace, arrangez-vous pour le casser, pétez le câble, et on vous en mettra un tout neuf ! De même, si votre personnel est un peu trop lent à la détente, rien ne vous empêche de maintenir un climat de peur constant, en forçant le plus souvent possible le dépêchement d'une équipe supplémentaire en urgence. De cette manière, William vous accordera peut-être quelques employés supplémentaires, et il ne vous restera plus qu'à espérer qu'ils ne seront pas trop influençables et prendront les choses en main. Parce qu'après ça, je ne vois pas trop quoi faire de plus...
En un mot : si vous avez trop souvent peur, faites-vous peur, y'a que ça qui marche. Mais attention à ne pas devenir fou, non mais ça arrive c'est pour ça, je vous préviens. Oui, je sais, ça fait plus qu'un mot, c'est bon, je me tais.
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