Il est toujours difficile de parler du destin. Celui-ci peut revêtir de nombreuses formes, selon l'interlocuteur, sa personnalité, sa spiritualité, chacun se fait son petit monde à soi. Mais la réalité, elle, n'est jamais telle qu'on est capable de la dire. Comme vous le savez déjà, les dieux se sont organisés longtemps avant que l'Homme n'apprenne à parler, et les tâches sont déjà réparties, et bien définies. Du coup, nos mots n'ont pas toujours de substance du point de vue d'un dieu, et peuvent signifier plusieurs choses différentes. En réalité, il existe plusieurs mécanismes, plusieurs dieux, dont la tâche se rapproche de notre conception du destin. C'est par exemple le cas des réflexes, justement. Alors, dire qu'il existe un Dieu du Destin serait bien trop solennel pour le boulot confié à Régis, le dieu responsable de nos petits automatismes.

Mais d'abord, pourquoi existe-t-il des réflexes ? C'est bien simple : ils offrent une marge de manoeuvre aux petits dieux pour reprendre le contrôle de leurs petites créations que nous sommes tous. En fait, il y a deux ou trois situations bien distinctes dans lesquelles nous agissons automatiquement. La première est une sorte d'instinct, souvent là lorsque ça se corse sérieux et qu'il faut réagir vite. Quand votre vie est en danger, par exemple, et que votre heure n'a pas été planifiée dans l'agenda céleste, Régis reprend le contrôle de votre vie, quelques secondes, juste le temps de vous sortir du pétrin. Mais attention, il ne garantit que la vie sauve, et en aucun cas un état impeccable. Si vous vous retrouvez inconsciemment sur un chemin de fer, face à un train roulant à toutes blindes vers vous, mais que votre heure n'est pas venue, Régis vous sauvera. Mais oups, il vous manquera peut-être une jambe, ou deux. La majorité des paralysés sont des "victimes" de Régis, sauvées par leur "instinct" pour ne pas chambouler les prévisions divines. On pourrait trouver ça cruel, alors que ce sont les Hommes, qui sont idiots, et les hommes, en particuliers. Tel qu'il a été créé, l'Homme ne risquait pas grand chose. La nature était en ordre, et lorsqu'un Homme devait mourir, on lui envoyait un prédateur, un incendie, une maladie, ou n'importe quoi d'autre susceptible de venir à bout de la bestiole. Mais, depuis que l'Homme se croit civilisé, la nature perd les pédales, et le boulot de Régis prend tout son sens. Entre les guerres, les chantiers monumentaux, les industries dangereuses, les sports extrêmes, et j'en passe, c'est comme si ce crétin de grand singe cherchait à risquer sa peau toujours plus souvent, en toute circonstance, comme s'il avait quelque part conscience de l'existence de Régis, et qu'il voulait le défier dans un duel morbide. Si l'Homme gagne, il meurt, et c'est bien fait pour ces salauds là haut, avec leur planification à la con. Si Régis gagne, l'Homme est seulement blessé, parfois très gravement, mais toujours vivant. L'Homme a toujours aimé ça, être perdant en toutes circonstances. Sinon, comment expliquer que le capitalisme fonctionne aussi bien, partout ? Mais bref, vous voyez ce que je veux dire. La suite, la suite ! J'arrive.

Passons maintenant à la deuxième sorte de réflexe, celle qui valut son nom à notre petit dieu. Vous savez, c'est celle qui pourrait nous rendre fier si elle n'était pas aussi inutile, voire contre-productive. C'est, par exemple, rattraper une fourchette qui va tomber, et se ruiner la chemise au passage, alors qu'il y a du carrelage au sol et que l'ustensile ne risque pas de se casser... C'est, encore, retirer vivement sa main de sous le robinet parce qu'on la croit brûlante, alors qu'elle est glacée et ne risque pas de nous faire mal. Et tremper le sol au passage. C'est, encore, faire un écart en voiture quand on aperçoit au dernier moment un obstacle, qui ne s'avère finalement être qu'une ombre. Et accrocher une autre voiture. C'est rire bruyamment avant de se rendre compte que personne d'autre n'a trouvé ça drôle. Ce sont tous ces petits riens qui sont là pour égayer notre vie, et surtout celle des autres. Oui, depuis la création, les Régis sont conçus pour amuser la galerie. Qu'il est con ce Régis !

Enfin, le dernier type de réflexe n'en est pas un à part entière. Il est à rapprocher de la catégorie précédente, à la différence près que sa portée est toute autre. Il s'agit, vous savez, de ce genre de réponse automatique, de geste déplacé, qu'on regrette immédiatement après, et dont on ne comprend même pas toujours l'origine. Ces réactions qui trahissent notre nature, humaine, alors qu'on cherche depuis des siècles à la camoufler au maximum sous des vernis successifs de bienséance. Ce sont toutes ces choses minuscules qui peuvent bouleverser notre vie. Et c'est à ce niveau là que Régis peut changer notre destin. Et plus sa cible est connue, plus les effets de son action se feront ressentir. Notre petit dieu est capable de retourner complètement l'opinion publique en faisant faire une gaffe à un homme politique. Il peut changer l'issue d'une élection. Son action peut avoir des effets dans le monde entier !

Et pourtant, ce n'était pas prévu au départ. Non, en fait, ce n'est venu que bien plus tard. A mesure que l'Homme commençait à tenir compte des apparences dans son jugement, mettant de côté les actes, le pouvoir de Régis grandissait. Et il n'y était pas préparé, ce qui explique le désordre. Les TOC sont une bonne illustration de ce joyeux bordel. Une personne pleine de TOC est en fait pleine de réflexes. Parce que le moteur s'emballe. Non, non, pas Régis, il ne fait pas TOUT tout seul, vous imaginez la quantité de boulot pour lui tout seul ? Il dispose d'une machine faite pour, dans laquelle il a ses dossiers, et qu'il gère comme il peut. Pour lui, faire réagir quelqu'un à un danger mortel, c'est comme pour vous répondre à vos mails. Il reçoit un avertissement, consulte le message, et lance une procédure. Il vit tellement plus vite que nous, que c'est largement suffisant. Il peut même laisser le message traîner deux de ses jours, ce n'est pas grave. Tant qu'il ne l'oublie pas. Seulement voilà, il y a tellement de travail, que certains dossiers restent en attente. Lorsqu'il s'agit d'un dossier urgent, avec danger mortel marqué en rouge, en gros, dessus, il est rarement oublié. Mais quand il s'agit d'une personne souffrant de TOC, rien ne vient rappeler à Régis qu'il avait un truc en cours dans ce dossier là. Et comme il ne s'agit pas d'une urgence, Régis ne reçoit aucun avertissement. Et pare au plus pressé. Et la machinerie qui s'est emballée ne s'arrête plus, car plus personne ne la contrôle.

Mais on soupçonne le Patron lui-même, dans les hautes sphères angéliques, d'avoir voulu tout ceci. Lui qui ne voulait surtout pas d'un monde ordonné, ennuyeux, a très bien pu confier une tâche très simple à un bon gars, tout en sachant que, très rapidement, il serait dépassé par les évènements. Et au final, se régaler du résultat, admirant chaque erreur comme un bond sur la ligne du temps, faisant bifurquer le destin vers une autre destination, et obligeant tout le monde à reconsidérer le problème.
Haaa, Dieu, ce blagueur. "Sacrément" gonflé, n'est-ce pas ?
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