Il fut un temps où l'Homme, à part manger et copuler, n'avait rien à faire. Il courait bien après un lièvre ou deux, de temps en temps, mais, ne parvenant jamais à les rattraper, il se lassait vite. Alors, l'Homme s'allongeait, sur un sol bien confortable, et réfléchissait. Ho, à rien de bien précis, ce n'était pas nécessaire, mais parfois, il élaborait des idées qui frôlaient l'abstrait, ce qui était un exploit pour ces temps anciens. Parfois, par exemple, il se demandait ce qu'il pouvait bien y avoir au delà de la rivière qu'il n'avait jamais pu franchir. Il commença à se figurer quelque chose de merveilleux, ce qui l'amena à réfléchir à un moyen. Dans un feu d'artifice d'innovation, il eut l'idée de contourner la rivière. Une idée formidable pour l'époque, bien qu'elle s'avéra rapidement vaine, l'Homme n'ayant pas le courage d'aller assez loin. Il se demanda alors si d'autres avaient pu avoir la même idée, et s'ils ne voudraient pas l'accompagner jusqu'à un des bouts de la rivière, pour en faire le tour. Il s'approcha d'un de ses congénères et grogna en faisant de grands gestes. L'interlocuteur, se sentant agressé, lui colla d'abord un pain, avant de comprendre qu'il y avait quelque chose, justement, à comprendre. Cela prit sans doute plusieurs semaines, mais finalement, l'Homme réussit à transmettre son idée.

Et de là naquit la communication.

Seulement voilà, l'Homme, non pas celui-là, l'autre, avait saisi la demande, mais n'en décelait pas l'intérêt. Longer la rivière jusqu'à crever, non merci. Tout le monde sait bien qu'une rivière, ça n'a pas de bout, et que de l'autre côté, il n'y a qu'un monstre sanguinaire qui attend les curieux, caché derrière un arbre. Alors pourquoi traverser ? Non, c'est idiot. Le premier Homme demeura incompris toute sa vie. Mais son rêve ne s'éteint pas avec lui. Un autre Homme, bien longtemps après, eut une idée similaire. Le language ayant déjà été inventé, il la partagea, et on lui rit au nez. Un Homme avait déjà voulu passer de l'autre côté de la rivière, et il était mort. Dévoré par un monstre sanguinaire qui attend les curieux, caché derrière un arbre. Cependant, étant convaincu que son idée valait la peine d'être transmise, l'illuminé voulut en laisser trace aux générations futures. Mais il se méfiait des transmissions orales. Pour lui, le premier Homme a avoir traversé la rivière coulait peut-être toujours des jours heureux, là-bas de l'autre côté, mais, personne ne l'ayant revu, on l'avait cru mort. Alors, il fit un croquis pour expliquer son idée. Les autres trouvèrent le principe amusant et reproduisirent le concept, copiant à l'infini l'idée d'aller voir de l'autre côté.

Et de là naquit l'écriture.

Avec toutes ces nouvelles armes, l'Homme était déjà plus qu'un simple animal. Il savait réfléchir, communiquer, et même transmettre ses idées aux générations futures. Mais la pénibilité des procédés d'écriture fit que peu s'y intéressèrent, et l'Homme mit le projet de côté pour s'ennuyer un peu plus. C'est que l'Homme est flemmard, et rechigne aisément à la tâche pour peu qu'il n'en tire pas profit rapidement. L'écriture ne prodiguant ses fruits qu'aux autres, l'Homme s'en désintéressa rapidement. Jusqu'au jour où l'un d'entre eux découvrit le papier. Ah il ne l'avait pas vraiment cherché, c'est certain, mais ça lui est tombé dessus, comme ça, et il eut l'idée de s'en servir en tant que tel et reproduisit l'expérience. Charge lourde plus tige de plante à feu d'artifice égal support pour écrire dessus sans trop se fouler le poignet. Non, l'Homme ne connaissait pas encore le feu d'artifice, en effet, mais j'adapte le récit à votre point de vue moderne, rien de plus. Gageons que l'Homme y vit plutôt la touffe panachée de la queue d'un quelconque animal qu'il avait dans sa mémoire, mais comment savoir ? Quoi qu'il en soit, les Hommes se mirent tous à écrire, soudainement, chacun sur son morceau de papier. Les plus férus allèrent jusqu'à écrire sur plusieurs feuilles, et éprouvèrent le besoin de les relier.

Et de là naquit le livre.

L'Homme écrivait, l'Homme lisait, l'Homme s'amusait. Mais quand il remarqua que tous faisaient comme lui, il commença à s'en lasser. De toutes façons, il n'avait rien de plus à raconter. Non, vraiment, ça suffira. Bon, de temps en temps, il n'était pas contre la lecture d'une bonne histoire, surtout si elle était drôle et pleine de copulation, ce que rien ne pourrait remplacer jamais. Mais c'était trop fatiguant. Il fallait être concentré, et ne rien faire d'autre, tout ça sans être certain de s'y amuser, au final. Sans compter les reliures, qui ne tenaient jamais, et offraient les feuilles au vent, obligeant à ranger immédiatement après. Un ennui stupéfiant. Jusqu'à ce que deux lecteurs, dont le livre venait de rendre l'âme, se cognèrent en ramassant leurs feuilles volantes. En premier lieu, ils rirent. Puis, voyant que chacun tenait une feuille du livre de l'autre, ils se l'échangèrent. L'une était la page douze. L'autre la page cinq. Oui, les livres n'avaient pas beaucoup de pages à cette époque. Celui qui tenait la page douze, toujours hilare, déclara qu'il avait gagné. Son nombre était le plus grand des deux, et ils rirent ensemble de bon coeur.

Et de là naquit le jeu de société.

Longtemps, les jeux de cartes et tous ceux qui s'en suivirent occupèrent l'Homme. Ils étaient le moyen de créer de l'inattendu, et de se fendre la poire au passage. Quand la musique fut inventée, on constata qu'elle accompagnait avantageusement le jeu, et on fit jouer les deux en même temps. Tout le monde s'amusait, tout le monde était heureux. Parfois, on ne jouait pas, et on allait regarder d'autres jouer. Ou d'autrees, avec deux "e" pour bien marquer le féminin, danser au rythme de la musique. Il arriva même qu'on fasse tout à la fois, et plus encore. Dans certains établissements, on pouvait désormais jouer, écouter de la musique, regarder des filles, copuler avec, et se bourrer la gueule au pasage, bref, une sorte de paradis sur Terre, dont les exclus s'indignèrent rapidement. Car il y avait toujours des exclus. Ne serait-ce que pour marquer leur différence, certains se mettaient eux-même à l'écart. Par leur labeur, n'ayant pas grand chose d'autre à faire, ils parvinrent à ne faire tolérer chacune de ces pratiques que séparément. Alors, prenant chaque élément séparément, l'Homme s'ennuya. Au lieu de payer pour s'offrir tous les bons temps du monde, il devait désormais se restreindre à ne choisir qu'un seul plaisir par soir. Alors, ne pouvant se résoudre à choisir, il s'ennuya de nouveau. Ce qui lui laissa le temps de réfléchir. L'un deux, voyant que l'Homme ne se déplaçait plus que rarement pour aller au spectacle, au jeu, ou même à la copulation, trop occupé à s'ennuyer, chercha à apporter le spectacle à l'Homme, directement.

Et de là naquit la télévision.

Depuis, l'Homme n'a plus à bouger de son canapé pour obtenir tous les loisirs dont il a besoin. Alors bien sûr, il ne les vit pas directement, mais il considère qu'une vie passionnante par procuration vaut toujours mieux qu'une vie laborieuse douloureusement vécue. Et il reste là, affalé. Il ne se sert guère plus que d'un doigt, par moment, pour passer à une autre chaîne, toujours plus avide d'engranger de nouveaux rêves.

Un jour peut-être, l'Homme comprendra que lorsqu'il s'installe devant sa télévision, c'est sa vie qu'il met en pause. Et que ces rêves qu'il engrange en sont autant auxquels il renonce. Et sur son lit de mort, il se souviendra de tous ces instants, las, où il a laissé sa vie lui échapper. Avant de disparaître pour l'éternité.


Conclusion :
L'évolution, c'est laisser aux autres le soin de mener la barque de sa vie. Faire le plein d'émotions sans la moindre sensation, englué dans un cocon d'aventures artificielles.
Retour à l'accueil