Cette nuit, j'ai rêvé. Je suis assis, devant un piano. Mes mains dansent sur son clavier, et une jeune femme fait de même autour de nous. Je ne la remarque qu'à de très rares occasions. Je n'ai pas besoin de la voir, je sais qu'elle est là. Et je me laisse emporter par la musique dans un monde qui n'appartient qu'à moi. La danseuse elle aussi n'existe plus que pour elle-même, et rien ne semble pouvoir nous perturber. Les notes sont graves, leur symphonie mineure, et l'ambiance lourde. On pourrait croire à l'orchestration de la fin du monde, et j'ai le sentiment qu'un soleil rouge fait fondre le monde extérieur. Mais la fugue se trouve bientôt interrompue, et l'instrument résonne moins à chaque seconde. Je crois revenir à la réalité, et le monde est toujours ce qu'il est. La danseuse a disparu. A la place, un inconnu m'invite à le suivre dehors, le piano devant se reposer avant de pouvoir offrir un nouveau voyage.

Alors, je pars vers l'inconnu.

Je le suis dans une ruelle en pente où nous marchons côte à côte. Au dessus de nous, un balcon bruyant retient mon attention. Je marque une pause, et l'inconnu me prévient. Il ne faut pas regarder dans cette direction. Il y a dans cet appartement un chien méchant, et qui ne s'arrête jamais d'aboyer lorsqu'on le provoque. Il inflige ainsi son vacarme perçant à tout le voisinage, et ce n'est pas préférable. Nous poursuivons notre chemin vers le bas de la venelle et passons devant une terrasse de ranch américain, enclavée entre les multiples pavillons de la rue. Et justement, un homme nous invite à entrer dans son insolite demeure. Son intérieur est un couloir passant devant une porte, des escaliers, et débouchant sur un salon, lui-même bordé d'un jardin intérieur du plus bel effet. Mais nous nous arrêtons au pied de l'escalier, devant de nombreux chiens et chats, allongés, calmes et attentifs.

La lumière semble venir de toutes parts, et je suis confiant.

Le propriétaire souhaite nous préparer quelque chose à manger, mais il lui manque des ingrédients qu'il doit aller chercher. Alors, il s'en va, nous laissant avec ses bêtes. A peine est-il parti qu'une musique moderne se lève. Elle est instrumentale et rythmée, dotée de bonnes basses qui secouent jusqu'à nos squelettes. Celui qui m'accompagne, à moins qu'il ne s'agisse d'une femme, s'approche de la baie vitrée donnant sur la terrasse. Un fin rideau voile l'extérieur, mais laisse voir distinctement  un massif ours brun, dansant sur un banc au rythme de la musique. Mais bientôt, tout ralentit. L'ours s'affaisse, la lumière décroit, et plus rien ne bouge.

Il me faut trouver de l'énergie pour remettre le monde en marche.

Alors, je fais comme tout le monde, et je pars au supermarché, où je me retrouve au milieu d'un rayon, un clignement de paupière plus tard. Il est ouvert, malgré la nuit profonde qui règne maintenant à l'extérieur. Sa lumière est pratiquement éblouissante, et il n'y a dans ce magasin rien d'autre que des rayons. Pas de caisse, pas d'accueil, seulement des rayons. Comme si tout était gratuit. Et pourtant, il n'y a personne. Je suis seul, au milieu de rayons pratiquement tous identiques. Je pense à tout ce que je pourrais prendre, tout ce dont je pourrais avoir besoin. Et la tête me tourne. Mes yeux se ferment avant qu'elle ne tombe en avant. Je ne peux réprimer un haussement d'épaules.

J'ai tout ce qu'il me faut, mais pourtant je suis impuissant.

Mes yeux se rouvrent sur un champ de blé, doré, et je sens mes bras, disposés en croix, se faire de plus en plus lourds. Pourtant, je ne les baisse pas. Seules mes mains pendent, tels des poids morts. Ma tête est restée basse, mais mon corps s'élève, lentement, jusqu'à ce que mes pieds ne puissent plus toucher le moindre épi. Et alors, je me sens flotter, poussé en avant par une force mystérieuse. Assistant à la scène de l'extérieur, je vois mon corps bringuebalé en grands cercles par une potence tournant sur elle même. Puis, ayant réintégré mes chairs, je retrouve mes yeux, fixant, loin en dessous d'eux, une foule moyenâgeuse qui hurle ses griefs, la fourche à la main.

Et alors, je tombe.

Quand je me réveille, tout va bien. Je suis en sueur, mais je ne me sens pas trop mal. Le temps de relancer ma conscience et je suis levé. Dans le doute, je regarde sous les draps, mais il n'y a personne. Je fais de même, chaque jour, poussé par un espoir idiot, totalement impulsif. Lorsque je suis assuré d'être bien seul, alors seulement commence ma journée, morne et léthargique. En passant devant le piano, je m'arrête. Je tire le petit tabouret à moi et m'y pose. J'ouvre le clapet pour accéder aux touches. L'une d'elle est tachée de feutre rose. C'était sa note. Sa préférée.

Puis je souris, je ne suis plus seul.
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