Les fatalistes diront toujours que c'était leur destin. Ne rien faire de sa vie, parce que, de toutes façons, si ça ne vient pas tout seul, ce n'était pas leur destin. Ou, plus amusant, lorsqu'ils ratent quelque chose, alors c'est que le destin en a décidé autrement. Comme si le destin avait le pouvoir de nous contrôler, et de nous empêcher de réussir ! Alors, des personnes sensées rétorquèrent que bon, c'est bien joli toutes ces histoires pour se soulager la conscience et excuser ses échecs, mais il ne viendrait à l'idée de personne de dire que, quand quelqu'un réussit, c'était son destin. Il a le dos large, ce destin, là, mais dès qu'il s'agit d'un truc positif, bizarrement, on l'oublie. Dès lors, ils s'opposèrent à cette idée de déroulement de la vie conformément à un livre dont la naissance serait sa publication, et décidèrent que le bouquin en question, c'est chacun d'entre nous qui l'écrivons à notre convenance. J'ai bien tenté de m'écrire avec plusieurs millions d'adoratrices et au moins autant au carré en €uros, mais rien n'y fit. Il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Quoi ? Je l'appris bien plus tard.

Au paradis, ou dans un truc approchant, il existe un service qui ressemble un peu à l'arbre des possibles, de Bernard Werber. A la différence près que l'arbre, c'est notre Destin. Avec un grand D, celui-là, parce qu'il est parfaitement exhaustif. Une quantité impressionnante d'âmes s'activent en ce lieu pour rédiger des scénarios plausibles à partir de nos faits et gestes quotidiens. Comme dans la littérature, il y a des virtuoses, ceux dont les scénarios sont extrêmement surprenants, tout en restant parfaitement logiques, et les pisses-purées, les grattes-aurores aux scénarios convenus et tellement classiques qu'ils passent sans qu'on les remarque.

Mais permettez que j'ouvre ici une parenthèse. Oui, je sens bien que vous avez tiqué. Effectivement, au paradis, enfin là-haut quoi, même si ce n'est pas si haut que ça... bref, dans cet endroit divin, voilà, là ça va, on écrit sur des aurores. Des espèces de films lumineux qu'on sectionne délicatement pour y inscrire quelque chose, n'importe quoi, tenez, une branche de destin par exemple. Ce support offre de nombreux avantages. Pour commencer, il est lumineux, et on le voit donc en pleine nuit. Ensuite, il est coloré, ce qui permet de le voir également en plein jour. Ben oui, il faut les deux, sinon ça ne marche pas. Enfin, il est extrèmement souple, peut tenir dans une place minuscule ou s'étirer sur des kilomètres, ne se froisse pas, peut s'effacer avec le bout du doigt sans laisser la moindre trace. Un médium d'enfer quoi. Enfin, non, justement, mais vous m'aviez compris. Comment ? Est-ce que ça a un rapport avec les aurores boréales ? Mais tout à fait. C'en sont. Non, pas le juge chevelu à la force colossale, ni la Véronique à la voix chevrotante. Les aurores boréales sont des bouts de ces films lumineux sur lesquels sont inscrits nos destins, entre autres choses. D'ailleurs, si on arrive à s'approcher d'assez près de l'une d'entre elle, on pourra sans doute y lire un message "divin" de par son origine, mais complètement banal dans son usage. Par exemple "Mercredi matin, elle manque de s'étouffer avec un morceau de café passé à travers le filtre". Impossible de savoir de qui il s'agit, pour commencer. Et ensuite, si cette personne ne prend pas de café ce jour là, alors tout le scénario tombe à l'eau, et d'autres choses lui arriveront. Hein ? Pourquoi ? De quoi ? Ah, et bien on les voit souvent par hasard, généralement de nuit. En fait, lorsqu'un scénario a été mal foutu, et qu'on s'en rend compte, il faut retourner aux archives pour le sortir de là et essayer de corriger les dégats. Ce qui arrive assez souvent. La salle des archives se trouvant juste au dessus de nos têtes, à chaque fois qu'on y déroule un destin, il nous devient apparent, pour peu que sa taille soit suffisante, bien entendu. Voilà voilà. Fin de la parenthèse.

Je disions donc. Il y a des virtuoses, et des ratés, dont les scénarios sont soporifiques, mais font notre vie quotidienne. Et au dessus de tout ceci, il y a Dédé. En fait, son nom à lui, c'est Denis. Mais depuis que les hommes ont inventé le "Destin", on le surnomme Dédé, comme Denis du Destin, DD. Bref, c'est juste pour l'anecdote. Dédé, donc, veille à ce que nos possibles soient en parfaite correspondance avec nos passés. Il ne faudrait pas que votre femme, par exemple, se retrouve du jour au lendemain à devoir donner un concert alors qu'elle n'a jamais su jouer du moindre instrument et qu'elle ne le souhaite pas plus que ça. J'exagère, mais c'est pour que vous compreniez. Bien sûr, il y a des ratés, souvent, mais ce n'est pas trop grave, ce sont les plus anodins. Mais laissez-moi vous expliquer précisément comment se passe votre parcours sur l'arbre de vos destins.

Premier exemple. Disons que vous avez un travail pas terrible, mal payé, etc... Tant que vous vous en contentez, rien ne se passe, vous l'avez sans doute déjà remarqué. Maintenant, imaginez que, par hasard, il vous prenne de déposer un CV quelque part sur internet, que ce soit sur un site de recherche d'emploi comme sur un site personnel, peu importe. Un jour, un employeur décide d'aller farfouiller sur internet pour trouver ce qu'il n'arrive pas à trouver à l'ANPE. Et là bing, vos deux destins vont coïncider à ce moment précis (deux arbres se touchent), et il va voir votre CV, qui va même lui taper dans l'oeil. De fil en aiguille, vous vous retrouvez embauché ailleurs, dans une bien meilleure situation. Tout ça grâce à un simple CV, qui aura permis aux scénaristes de votre vie de vous provoquer de nouvelles rencontres, et le tour est joué. Pas de CV, pas de changement. Après, ce n'est qu'un exemple, et je ne garantis d'aucune manière que le dépôt d'un CV quelconque n'importe où suffise à provoquer quoi que ce soit. Mais passons au deuxième exemple.
Deuxième exemple, donc. Ce soir, en rentrant du boulot, un de vos collègues de bureau, qui est également un bon ami, va passer sous un camion. C'est prévu dans son destin, y'a pas à tortiller, si tout se passe bien comme d'habitude, il y reste. Personne ne peut le prévoir, mais en haut lieu, là, on sait que Roger il a prévu de passer par là ce soir, et qu'il entretient moyennement bien son camion, et ses réflexes. Donc normalement, rupture de freins à cet endroit précis, hop, le collègue qui passe, et le voilà devenu scénariste. Maintenant, le soir venu, vous débauchez ensemble. Votre collègue vous raconte qu'il est très préoccupé en ce moment, sa femme, tout ça, problèmes de couple, un classique. Vous, vous ne savez pas que ses soucis sont tels qu'ils vont le mener droit vers une erreur d'inattention qui lui coûtera la vie. Toutefois, vous lui proposez de venir boire un coup chez vous, ça lui remontera le moral. Vous provoquez alors le déroulement d'une nouvelle branche sur son arbre (et le votre), qu'on appelle donc "alternative" puisqu'elle vient tenter de se substituer à une autre prévue de plus longue échéance. La balle est dans le camp de votre ami. Soit il vient boire avec vous, soit il meurt. De son point de vue, c'est soit essayer de se détendre, soit continuer de se lamenter. Disons qu'il vient avec vous. Très bien. Il est sauf. Grâce à vous. Vous lui avez sauvé la vie, et sans le savoir. Sainement. Naturellement. Après, je dis pas que les préposés au destin ne sont pas des salauds parfois, et qu'ils ne vont pas lui faire avoir un accident de voiture ensuite, quand il rentrera bourré de chez vous. Mais quand même, il aura eu un rabe de temps, et ce n'est pas rien.

Vous comprenez bien maintenant que la réalité n'est ni du côté des fatalistes, ni de leurs adversaires farouches. Dédé le sait lui. Il vous observe, vous propose des choix, et fait selon. Parfois, il n'y a rien de bien à vous proposer, et parfois, vous faites les mauvais choix. Dans les deux cas, vous avez l'impression que le monde entier est contre vous, alors qu'en fait, pas du tout. Même, c'est entièrement de votre faute. Vous pouvez provoquer la croissance de nouvelles branches en amont, par de simples petits gestes. Ce que les croyants appellent Dieu, en ce sens qu'en faisant une bonne action, on se provoque parfois de nouvelles et heureuses opportunités dans le futur. Mais en réalité, votre Dieu, c'est vous-même, car c'est vous qui menez la barque. Et quand vous tentez à tout prix de rebrousser chemin pour aller explorer une autre branche, vous vous faîtes emporter par la vague du temps qui vous retient de repartir d'où vous venez. Par ailleurs, en étant patient, une même possibilité peut se reproposer une nouvelle fois, et il ne tiendra qu'à vous de vous y diriger cette fois-ci. Mais pour autant, vous ne pouvez emprunter que des voies navigables, et Dédé ne tolère aucun hors-piste. Ce que vous ne voyez pas, c'est la multitude de petites branches que vous avez devant vous.

Alors oui, il y en a qui naissent avec une cuillère en argent dans la bouche. Et il vous arrive d'en être jaloux. Pourtant, je vous assure, il n'y a vraiment pas de quoi. C'est comme si, dès votre naissance, on vous avait posé en haut de l'arbre. Il n'y a plus rien à construire, vous avez déjà tout. Vous pouvez déjà tout. Il n'y a plus qu'une seule chose à faire, choisir. Vous pouvez tout imposer, de toutes façons. Super. C'est très intéressant. Quand on est pas riche, on ne se rend pas compte de l'ennui que ça représente. Dès lors, que fait le riche, que peut-il faire ? Il n'y a rien qui peut lui échapper, il a déjà tellement de pouvoir. Il ne reste plus qu'un seul challenge. Comme à la fin d'un jeu vidéo où vous ne trouvez plus rien de nouveau à faire, le seul maigre petit objectif qu'il reste, c'est de scorer. Faire le plus gros score possible. Et pour cela, tenter d'amasser encore plus de pouvoir. On dit que l'argent appelle l'argent. Bien évidemment, tout comme le score appelle le score. Plus on est loin dans le jeu, plus le score est élevé, et plus il est facile de marquer des points. Forcément, on a tout l'attirail du super-héros, alors le score, il suffit de le ramasser. Seulement voilà. Par corollaire, plus on est loin dans le jeu, et moins il reste de choses à faire. Et bien pour le destin c'est pareil. Si par exemple un scénario vous faisait gagner à la loterie une somme monstrueuse, votre bonheur serait sans borne. Au moins la première semaine. Et après, vous commenceriez à vous rendre compte que vous n'avez plus d'effort à faire, pour rien. Vous avez été propulsé à la fin de l'arbre du destin, et le seul suspens qu'il vous reste, c'est le cours de la Bourse.

Si les riches voulaient avoir une vie passionnante, ils se mettraient en danger. Mais l'Homme est trop avide de domination pour donner un sens à sa vie. Plus têtu qu'un animal, il serait prêt à tuer ses meilleurs amis pour plus de pouvoir. Même si à la fin il n'y a plus rien à dominer. Parce que l'Homme, il veut arriver à la fin de l'histoire avant les autres et puis c'est tout. Mais à la cîme de l'arbre du destin, il n'y a plus que les cieux à aller rejoindre. Alors l'Homme se débat, et, parfois, il saute de branche en branche. Il s'improvise réalisateur, producteur, homme d'affaires, acteur, ou n'importe quel métier qui pourrait lui apporter de la reconnaissance, qu'il finira de toutes façons par s'acheter, court-circuitant d'emblée le peu d'espoir qu'il avait de provoquer la pousse d'une nouvelle branche dans son arbre. Mais imaginez que ce ne soit pas le cas. Que l'Homme perde toute avidité, et s'en remette à Dédé. Le riche donne. Le pauvre reçoit. Le pauvre est reconnaissant, le riche est satisfait. Le pauvre ne l'est plus tant que ça, et le riche l'est toujours autant, vu la quantité. Le riche a aidé une personne démunie, en faisant un petit pont sur l'arbre du pauvre afin de le porter plus en amont. Et pour aller l'aider, il est descendu de son arbre, un peu. Et plus il aide, plus il redescent. Et plus s'offrent à lui de nouvelles opportunités, riches en émotions, en sensations, pleines de vie, de la vraie. Et il donne encore un peu plus de travail à Dédé, qui ne demande que ça, et recrutera de nouvelles âmes pour écrire toujours plus de scénarios.

Et au dessus de tout ça, le Patron nous regarde comme des rats dans un labyrinthe. Il y en a qu'on pose au départ, et dont le labyrinthe est plus compliqué que d'autres, mais qui s'amusent beaucoup plus. Certains ne parviennent jamais à en sortir, et d'autres ne le souhaitent pas, profitant de chaque nouveauté, ou construisant leur nid dans un cul de sac. Et enfin, d'autres qu'on dépose à l'arrivée, et qui sont tout perdus lorsqu'ils tentent, à rebours, d'aller chercher quelques vivres supplémentaires en prenant les couloirs du dédale à l'envers.
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