Initialement divisé en deux parties, l'Agence Nationale Pour l'Entube et l'ASSociation pour l'Entube Dans l'Industrie et le Commerce, le Pôle Entube vise à entraver un peu plus la vie des personnes à mobilité réduite dont la cause n'est pas physiologique mais financière. En effet, alors qu'à l'origine il s'agissait de leur venir en aide simplement, sous la forme d'une assurance étatique, il s'agit désormais pour cet organisme de concevoir les parcours les plus complexes et décourageants possible, jusqu'à ce que les braves conchimoyens se résignent à un doux esclavage. Et lorsqu'on parle des douze travaux d'Hercule pour composer avec ce merveilleux outil, on ne se trompe finalement que dans le nombre. Néanmoins, il est important de souligner que l'inscription et la soumission aux quatre volontés de cette institution est nécessaire à toute perception de ce qui, pourtant, constitue votre droit le plus strict. Mais voyons sans plus tarder comment s'articule cet impressionnant labyrinthe qui croque du chaumeur au petit déjeuner.


Première étape, et non des moindres, il faut pouvoir s'y inscrire. Ca peut paraître idiot, comme ça, mais l'inscription au Pôle Entube ne coule pas de source. Bien qu'il s'agisse d'un droit inaliénable de la personne à mobilité réduite (par son manque d'activité crasse, je le rappelle), les agents refoulants savent qu'ils ne risquent rien, et se permettent généralement de choisir lesquels de leurs conchimoyens auront le droit de figurer sur les listes de demandeurs d'entube. Alors, pour y figurer, il faudra que le pauvre bougre passe un entretien d'entrée, qui consiste en un entretien d'embauche classique, excepté qu'il ne donne lieu à aucune rémunération par la suite. Tout au plus pourra-t-il permettre de toucher l'indemnité d'inactivité à laquelle il a le droit, mais qui ne lui sera cédée que lorsqu'on l'aura accepté. Il est dès lors recommandé aux chaumeurs de préparer convenablement cet entretien. Tout d'abord, n'ayez pas le sourire. Et oui, contrairement à un entretien d'embauche, l'entretien d'entrée au Pôle Entube n'est pas destiné à vous sélectionner, mais à trouver une raison de vous refouler (d'où le terme d'agents refoulants). Vous êtes censé rechercher une bonne entube, et être dans le besoin. Alors, si vous vous pointez le sourire au lèvre, l'agent se méfiera de vous. Avoir un sourire sans argent, ça cache quelque chose. Banissez cette sale expression de votre visage. Ensuite, le deuxième conseil est de bien préparer l'entretien. Remplissez sans faute les papiers qu'on vous aura fournis, et apprenez-les par coeur ! Oui, parce que l'agent refoulant, pour vérifier que vous avez bien inscrit la vérité, risque de vous poser des questions dont la réponse se trouve sous ses yeux. Ce n'est pas par flemme de lire ce que vous avez écrit ! C'est un test. Le candidat qui affirme avoir travaillé de mars à juillet alors que son papier stipule qu'il a commencé fin février et terminé début août risque là encore d'éveiller les soupçons. Enfin, n'essayez surtout pas de détendre l'atmosphère ! C'est l'erreur fatale qui valut à nombre de nos comptants-pour-rien d'échouer à quelques tapotements de clavier. Si vous faites une blague, par réflexe ou par erreur, faites comme si vous vous étiez trompé. Autrement, vous serez mis dehors sans autre forme de procès. Ah oui, et une dernière chose, ne dites jamais, vous m'entendez, jamais, que vous avez déjà une piste pour obtenir une entube par vos propres moyens. L'agent refoulant risque de se dire que vous avez une chance de vous en sortir sans son aide, et il déteste ça.


Deuxième étape, vous n'êtes pas au bout de vos peines, puisqu'il vous faudra participer à de nombreux ateliers particulièrement absurdes pour conserver et valider votre inscription au Pôle Entube. Là encore, soyez préparé : on vous demandera sans doute de gaspiller des quantités folles de carburant pour sillonner les routes du des-partements afin de vous rendre à des ateliers dans lesquels vous apprendrez en substance que vous ne savez rien et qu'il vous faudrait tout réapprendre. Oui, même si c'est votre métier depuis des dizaines d'années, ce n'est pas grave. Exceptionnellement, il pourra vous arriver de tomber sur un formateur sensible, mais n'y comptez pas trop. Et d'ailleurs, puisque vous ne devez toujours pas laisser transparaître vos émotions, vous ne vous en rendrez même pas compte. Faites comme si vous étiez satisfait (et surtout pas heureux) de vos apprentissages, et évitez de manifester votre mécontentement face au demi-plein que vous avez gaspillé pour aller vous faire mépriser à l'autre bout du des-partements.


Troisième étape, on s'accroche, allez, et on retourne voir régulièrement son conseiller refoulant. C'est exactement la même personne que les agents refoulants, sauf que dans ce cas ils ne sont plus là pour vous refouler dès l'entrée, mais pour vous rayer de la liste au moindre faux-pas. Alors ne ratez surtout pas un de ses rendez-vous, où vous devrez jurer votre mère par écrit que vous n'aviez pas d'autre choix, tout en apportant des témoignages écrits afin de justifier de votre absence, parce que vous aviez, par exemple, un entretien d'embauche de dernière minute pile poil en même temps, avec attestation signée du non-employeur (puisque vous n'avez pas nécessairement été embauché), certificat médical de votre capacité physique à avoir participé à cet entretien, et cassette de vidéosurveillance pédestre de vous en train de marcher dans la rue pour vous rendre à ce rendez-vous. Ces cassettes sont disponibles sur simple demande au Ministère de la Vidéosurveillance Pédestre, récemment rénommé en Ministère de l'Intérieur depuis qu'on fait des caméras assez petites pour aller explorer le fin fond de votre système digestif.


Quatrième étape, on se motive, et on y va, trouver une offre raisonnable d'entube qui soit raisonnable, alors que c'est une entube. Et je vous souhaite bien du courage. Votre conseiller refoulant vous en proposera lors de vos entretiens avec lui. Et il vous faudra être candidat à toutes les entubes qu'il vous proposera, et obtenir de quoi le justifier, sous peine de vous voir expulsé du Pôle Entube. Et oui, même si cette offre concerne une entube au DOM-TOM et ne vous propose qu'un asservissement d'une demi-journée. Ce que vous pouvez faire, c'est toujours composer vos lettres d'asservissement pour toutes les offres, y joindre un CV, et attendre. C'est fatiguant, mais au moins, on ne pourra rien vous reprocher. De plus, évitez de négocier avec votre conseiller, il le prendrait très mal, et votre vie entière dépend de son bon vouloir. Ce serait dommage


Cinquième étape, c'est presque terminé. Encore faut-il être capable de foirer convenablement ses entretiens d'entube, ou, si malgré tous vos efforts vous n'avez pas réussi à convaincre, réussir à mettre fin à une période d'essai indigne sans que ça puisse paraître volontaire. A cet effet, cédez à toute panique, à tout stress bénéfique pour votre carrière d'inactif, bafouillez, redevenez bègue si vous l'avez été, habillez-vous de manière improbable quoi que laborieuse, riez bêtement tout le temps, terminez les phrases de votre interlocuteur à sa place, et, malgré tout, revendiquez une toute puissance par delà les limites humaines conventionnelles. Si l'emploi nécessite le port de charges lourdes jusqu'à cinquante kilogrammes, affirmez que vous êtes capable de transporter cent fois plus sans le moindre problème. Si malgré tout vous vous retrouvez avec une entube sur les bras, il ne tient qu'à vous d'arriver excessivement en avance, de parler fort, d'avoir un humour lamentable, et de refuser toute surexploitation de votre petite personne comme on vous le demandera probablement quotidiennement. A savoir, n'acceptez aucune heure supplémentaire, aucune surcharge de travail, aucune tâche qui ne soit pas expressément stipulée dans votre contrat d'entube, et, pour finir, faites des étrons tellement pestilentiels dans les toilettes de l'entreprise que les dirigeants se résigneront, pour la santé de tout le monde (et la possibilité d'utiliser de nouveau la salle d'eau), à vous licensier.


Sixième étape, dernière et non des moindres, il vous faudra réussir à ne pas vous faire radier pour continuer d'avoir des droits. En gros, il vous faudra être le petit esclave de ces messieurs du Pôle Entube si vous ne voulez pas rapidement devenir la proie du froid et de l'exclusion sociale. Cela signifie que vous devrez rivaliser d'endurance pour continuer ce cirque des années durant, résistant ainsi, encore et toujours, à l'envahisseur et à l'illusion du rang social, qui ne vous apporterait que plus d'ennuis que vous n'en avez déjà. Et le tout sans avoir de problèmes de conscience, malgré la pression qu'on vous mettra pour que vous vous en posiez. Non, vous n'êtes pas un assisté, ou un parasite. Vous avez des droits, et vous vous en servez, point. Vous avez peut-être même cotisé de nombreuses années pour avoir ces droits, quoi de plus naturel que d'en profiter, à la faveur d'une cessation d'activité dont vous n'êtes généralement pas responsable ? Et si vous n'avez pas cotisé, vos parents l'ont peut-être fait pour vous. De toutes façons, rendez-vous bien compte d'une chose : il y aura toujours beaucoup plus de personnes qui souhaitent se faire entuber, parce que la vie c'est comme ça et il ne saurait en être autrement, que de personnes qui préfèrent rouler sur la réserve. C'est comme ça qu'on nous élève, selon le schéma pourtant éculé (qui va de pair avec l'entube, donc) études-entube-retraitement des déchets. De même que d'un point de vue familial il faut être mariage-maison-enfants pour ne pas être déshérité. Alors des déviants comme vous, pensez comme c'est rare. Espèce de marginal. Donc, pour en revenir aux calculs, ce que vous touchez n'est pas un cadeau que vous devez accepter avec la honte au ventre de ne pas pouvoir vous en sortir seul. Bien au contraire. Tout d'abord, ce que vous touchez est pris dans la poche des entreprises. Juste retour des choses. Ensuite, parce que ces mêmes entreprises qui entubent déjà les conchimoyens à longueur d'année, et de part et d'autre (aussi bien leurs clients que leurs entubés), sont les premières auxquelles on fait cadeau de ces cotisations lorsque la machine tourne suffisamment bien pour créer de l'excédent. Vous êtes misérable, peut-être, mais il ne viendrait pas à l'idée d'un parlez-menteur d'octroyer aux gens comme vous un petit plus lorsque tout va bien. Non, ce serait vous encourager dans votre léthargique révolution. Non plus que de le garder sous le coude, l'argent qui dort, c'est idiot, ça ne sert à personne. Alors, on le donne aux entreprises. Si ça se trouve, ce que vous touchez est ce qu'on offrirait à votre ancienne entreprise, qui vous a licensié malgré vos trente années de bons et loyaux services vaselinés, si vous n'étiez pas chaumeur. Alors souriez, ce n'est que le juste retour des choses. Mais pas devant le Pôle Entube, hein, il y a peut-être des caméras...



Lexivique :


L'Entube : il s'agit d'une activité créatrice de valeur mais dont l'intervenant ne touche qu'une portion extrêmement faible de la valeur ainsi créée, la quasi-totalité revenant à celle qui lui a demandé de le faire à sa place. Ca peut paraître révoltant comme ça, mais tout le monde s'y est fait et personne ne bronche.


Les Chaumeurs : c'est la sale race à abattre pour le gouverne-et-ment et les entreprises. Ce sont des gens misérables qu'on considère bien souvent comme des parasites, alors que les pauvres sont déjà à la limite de l'exsanguination à force d'être pompés à longueur d'année. Combinée à l'entube qu'ils endurent par période, on pourrait finir par croire que leur sang n'est plus rouge et fluide mais blanc et visqueux. Mais on parvient malgré tout facilement à les culpabiliser, parce que ces chanceux ont une chaumière (à laquelle ils doivent leur nom) quand d'autres n'en ont pas (enfin il parait, mais on a pas de preuve).


Les Agents / Conseillers Refoulants : ils sont en quelques sortes les videurs du Pôle Entube. Leur rôle est d'éliminer la racaille qui, suspendue aux mamelles de l'état, s'endort convenablement dans un lit convenable sous un toit convenable, sans avoir la peur au ventre de ne plus pouvoir le faire le lendemain. On les aurait sans doute appelés les épouvantails si leur rôle dans le tri des chaumeurs n'avait pas été aussi actif et décisif.


Les Comptants-pour-rien : il s'agit de tout le monde et n'importe qui vivant à la même époque que la vôtre, et dont on se fout donc éperdument puisqu'ils ne sont pas encore morts. En effet, aider un vivant demande beaucoup d'investissement, tandis que prétendre vouloir aider un défunt en demande déjà beaucoup moins.


Les Formateurs : ce sont des gens dont le rôle est de vérifier que ce que vous savez ne dépasse pas le strict cadre des compétences dont vous pourriez jamais avoir besoin. Ceux qui en savent trop sont reformatés au cours d'un lavage de cerveau, processus long et suffisament désagréable pour décourager le sujet d'en apprendre de nouveau un peu trop à l'avenir.


Le Ministère de l'Intérieur : il s'agit d'un tentacule du gouvernement qu'il vous rentre profondément dans l'anus afin d'aller vérifier ce que vous avez mangé la veille. Qu'on y trouve pas quoi que ce soit qui ne vous ait expressément été demandé d'ingurgiter, ou vous risquez la mise en quarantaine sous couvert de complot, terrorisme, ou quoi que ce soit qui corresponde bien à votre gueule dans les journaux.


Les Lettres d'Asservissement : ce sont des courriers qu'il est nécessaire de faire parvenir aux entubeurs, afin qu'ils vérifient que vous êtes une bonne petite serpillère apte à éponger toute l'urine qu'ils vous feront dessus. Celles-ci se prolongent souvent d'un entretien d'entube, dans lequel on teste la résistance de votre rondelle, puis d'une entube avec période d'essai, où vos capacités d'absorption seront mises à rude épreuve, notamment par le fait que, de l'autre côté, on tente sur vous une triple-péné assez exigeante en espace vital. Ceux qui, pendant cette période, montrent un petit faible au niveau de l'étanchéité, seront mis au rebus immédiatement, sans préavis, avis, ni même postavis dans la plupart des cas.


Les des-partements, les parlez-menteurs, le gouverne-et-ment, tout ça a déjà été traîté dans des articles précédents. Ne me dites pas qu'il est nécessaire d'y revenir !

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