Cette nuit, j'espère avoir rêvé. Je me réveille étouffant, dans les ténèbres, je n'arrive plus à bouger. Mes mouvements tentent de se faire de plus en plus violents, mais rien n'y fait. Tout juste ai-je l'impression de pouvoir me mouvoir vers l'avant. Et effectivement, après quelques efforts, je parviens à me redresser et à m'asseoir en tailleur. Je suis couvert de terre. Et de boue. Une pluie fine dépose sur mon corps nu comme un voile. Je tente d'essuyer la terre de mes yeux, et je me rends compte ne plus avoir de main. D'abord effrayé, j'arrive enfin à ouvrir les yeux pour voir de quoi il retourne. Je suis en plein milieu d'une pelouse, mais tout le reste est encore flou. J'ai l'impression que mon oeil droit est gonflé au point d'exploser. Je regarde mon corps, et je remarque qu'une partie de ma poitrine est à vif. Je vois mes côtes, blanches et couvertes de morceaux de chair variant entre le rouge et le gris sombre. Je me relève, et ma tête tourne. Plusieurs fois, je retombe. Quand enfin je suis debout, mes pieds commencent à s'enfoncer lentement dans la glaise. Un peu plus loin, devant moi, je vois un pouce sortant du sol. Je tente de m'en saisir, mais je n'ai toujours pas de main. Alors, je le repousse avec le bout de mes avant-bras à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'enfin, la main à laquelle il était encore accroché sorte de terre. C'est la mienne.


Ma main gît devant moi, inanimée.


La pluie continue de tomber, et je me rends compte que j'ai très froid, d'un seul coup. Maladroitement, je tente de récupérer ma main, quand soudain je m'aperçois que celle-ci s'est recollée à mon membre amputé. Mais assez mal. En fait, on croirait mon bras cassé, ma main pendant à son extrémité. Qu'importe, je ne perds pas de temps et l'utilise aussitôt pour farfouiller dans le sol. Enfin, je retrouve sa jumelle, et tente de la mettre à mon autre bras, un peu mieux cette fois-ci. Ce qui ne l'empêche pas de pendre lamentablement lorsque je me tiens droit. Et c'est alors qu'un grand bruit me fait sursauter. Je me retourne d'un geste vif, trop vif, et qui me vaudra de perdre mon oeil droit, sorti de son orbite, condamné à regarder mes pieds jusqu'à nouvel ordre. Aucune importance en vérité, de toutes façons, cet oeil voyait très mal. De mon oeil gauche, je scrute les ténèbres. Je commence à y voir un peu plus clair. Je suis dans un parc. Et au loin, il y a une rue, bordée de maisons. Mais de moins en moins. Une après l'autre, elles s'effondrent, et la rue entre elles disparaît également.


Et sous moi, le sol commence à trembler.


Alors, je fais volte-face, le plus délicatement possible, et je me mets à courir. Aussi vite que possible, quoi qu'un de mes genoux semble en très petite forme. A chaque foulée, j'ai peur qu'une de mes mains lache et m'abandonne. Celles-ci ne pendent que par quelques ligaments légèrement douloureux. Mais toujours moins que d'explorer un puits sans fond avec l'aide de la gravité. Le sol n'est pas régulier, et je trébuche tous les dix mètres. J'aimerais me risquer à jeter un oeil derrière moi, mais j'ai peur que celui-ci ne prenne l'expression dans un sens beaucoup trop propre. Alors je tente de poursuivre ma fuite en avant, en vain. Le sol se dérobe sous mes pieds, et je tombe. Mais pas autant que je l'avais appréhendé. En fait, on dirait plutôt que je glisse dans une énorme vague terrestre, surfant sur une écume de mousse végétale, ou plus vraisemblablement balotté par le mouvement tel un frêle esquif en pleine tempête. Et les vagues se font de plus en plus verticales, et de plus en plus rapprochées. Je me retrouve rapidement embarqué dans un rodéo morbide incapable de rien contrôler, secoué violemment.


C'est alors que je comprends qu'il s'agit d'une pulsation sonore se propageant à grande échelle.


Le vacarme me réveille en sursaut. Paniqué, je regarde tout autour de moi. Je suis assis par terre, dans une salle. Mais au moins, je ne suis pas seul. Même s'il fait plutôt sombre, je vois correctement, et me sens rassuré. Et mieux encore, mes mains sont en place. Tout le monde est debout, et il me semble voir une scène un peu plus loin. Les gens sautent en tous sens sans raison. C'est ce que je crois à première vue. Mais bientôt, je me rends compte qu'en réalité, je suis dans une salle de concert en pleine activité. Pourtant, aucun son ne me parvient. Je porte ma main à mes oreilles, mais elles ne sont pas palpables. Je me lève et cherche quelques instants les toilettes. Lorsque je les ai repérées, je m'y précipite. Mon intuition était la bonne, il y a bien un miroir. Malheureusement, celui-ci comporte un défaut de taille : il ne me renvoit pas mon reflet. Je retourne dans la salle, mais il n'y a plus personne. Je ne les ai pas entendus partir, et pour cause. Cette fois, c'est la sortie que j'aimerais trouver. Mais il n'y en a pas. Je grimpe sur la scène, mais il n'y a pas non plus de coulisses.


Cette salle est totalement close, sa seule porte est celle des toilettes.


J'y retourne, et me rends compte que le seul accès vers l'extérieur est une petite fenêtre. Sentant que tout est en train de rétrécir autour de moi, je m'y jette. Et tombe. Située à un étage au numéro sans doute très élevé, la salle que je viens de quitter est sans doute le dernier lieu qui m'aura vu vivant. Par chance, il me semble voir un cable électrique un peu plus bas, et je tente de me stabiliser pour pouvoir m'y accrocher. La vitesse que j'accumule ne me permettra sans doute pas d'arriver à mes fins, mais ça ne me coûte rien d'essayer. J'espère secrètement que la souplesse des lignes jouera un rôle d'élastique qui m'aidera à me poser plus doucement. Douce rêverie. Ce n'est que lorsque mes mains se retrouvent sectionnées à leur base que je comprends que ce n'était pas une aussi fabuleuse idée qu'il m'avait paru à première vue. La chance, s'il est possible de l'appeler ainsi, fera en sorte que je percute le sol avant que la douleur ne me parvienne. J'ai bien essayé de tomber sur mes pieds, mais je crois que je n'ai fait que me ruiner le genou. De toutes façons, peu importe, maintenant. Une chute lourde s'en suit, sur un terrain souple de terreau humide, en plein milieu d'un parc.


Le choc est néanmoins d'une violence inouïe.


Quand je me réveille, il fait encore nuit, tout est sombre et froid. Je me relève, une barre en travers du crâne, et titube. La tête me tourne violemment, je me suis levé trop vite. Je m'appuie contre le mur jusqu'à ce que la houle sur laquelle mon coeur est posé se soit apaisée. Enfin, j'arrive à cerner le monde extérieur sans qu'il ne fuie mon regard. Le mur n'en était pas un. Il s'agit véritablement du monument d'un parc. Et je suis debout sur la pelouse qui le borde. Partout autour, tout n'est qu'autres petites sculptures de pierre. Une fine pluie vient ruisseler dans mon cou. En passant ma main dans mes cheveux, je m'aperçois que je n'en ai pas. De l'autre côté non plus. Et un de mes genoux est coplètement bouzillé. Personne n'est là pour m'aider. Et personne ne viendra, je le sais maintenant.


Puis je souris seul, je ne suis plus.

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