Bobby est dans sa salle de bain. Il se prépare pour aller se coucher. Seul. Comme depuis deux semaines maintenant qu'elle est partie. Paré d'une robe de chambre douilette sur sa chemise de nuit de satin, Bobby ne s'autorise pas à être malheureux. Pourtant, au fond de lui, il a envie de crier. La solitude le ronge petit à petit, et il a peur de n'être bientôt plus qu'une coquille vide. Mais qu'importe, il l'a bien cherché après tout. Et pendant de longues minutes, il reste là, à se repasser sa vie passée dans sa tête au lieu de se brosser les dents. Et, lorsque sa bouche est pleine de salive et de dentifrice, il crache, se rince la bouche, et s'apprête à aller se lamenter plus loin, dans son grand lit vide. Alors qu'il rentre dans son lit, celui-ci ne semble pas faire le même bruit que d'habitude. Bobby s'immobilise et tend l'oreille. Il y a quelqu'un dans le salon.


Le premier réflexe de Bobby est de se réjouir. Enfin, elle serait revenue ? Mais non, sa porte d'entrée est massive et assez bruyante pour le tirer de ses rêveries. Or, il ne l'a pas entendue, ça ne peut pas être elle, ni personne qui serait passé par la porte. Peut-être qu'un objet resté trop longtemps en équilibre a décidé d'abandonner toute lutte contre la gravité et de se laisser porter jusqu'au sol. Mais non, le bruit est toujours là, et à moins que tous les objets de son salon se soient ligués pour rejoindre le parquet pendant son absence, ça ne peut pas être ça. Il ne reste plus qu'une seule solution. Un cambriolage. L'appartement de Bobby est cossu, et attire facilement la convoitise. Ce ne serait pas étonnant. Alors, Bobby se décide à aller voir. Lorsqu'il ouvre la porte du salon, le bruit se fait plus intense, comme précipité, et, rapidement, disparait. Bobby allume la lumière, pour y voir plus clair, mais il n'y a rien. Rien de moins, rien de renversé, à première vue. Cependant, il y a comme un souffle, là-bas, dans le coin, derrière la bibliothèque. Une respiration, à n'en point douter. Alors, Bobby somme la personne de sortir lentement sous peine de se prendre un coup du lampadaire halogène qu'il vient d'attraper dans le coin.


Et rien ne se passe. Bobby ne s'était pas préparé à cette réaction. Il avait peur d'être aggressé et d'avoir à se battre, mais ne s'attendait pas à ce qu'on l'ignore tout simplement. Pourtant, la personne sait forcément qu'on parle d'elle, il n'y a personne d'autre dans l'appartement ! Prenant son courage à deux mains, Bobby s'approche assez pour déloger l'indélicat. Ou plutôt, assez pour l'avoir dans son champ de vision. Avant de laisser tomber son arme par terre. Ce qui s'est tapi dans l'ombre n'est pas une personne, mais une grosse bestiole, que Bobby peine à discerner. Par réflexe, et probablement plus pour se rassurer qu'autre chose, Bobby se met à parler à haute voix, doucement. Il ramasse son arme improvisée en demandant à la bête ce qu'elle fait ici. Comment est-elle entrée. En manipulant le lampadaire, il le cogne par mégarde contre le bureau derrière. La créature sursaute et change de position, s'écrasant le plus possible contre les murs, et permettant à Bobby de mieux saisir sa silhouette. Mais cette chose ne correspond à rien dans son esprit. D'un poids globalement équivalent à un petit être humain, la créature possède quatre pattes munies de grosses griffes, un peu comme... voilà, cela ressemble à un croisement entre un alien et un rat géant. La tête, principalement, est effrayante. Et Bobby, justement, est effrayé.


Pour commencer, Bobby attrape le téléphone et compose le numéro des pompiers, prenant soin de garder toujours un oeil sur la bête, au cas où elle sorte finalement de sa retraite. Malheureusement, le standard des soldats du feu est surchargé. Après avoir juré, Bobby compose un autre numéro d'urgence. Puis encore un autre, et ainsi de suite jusqu'à les avoir tous faits. Mais personne ne semble disposé à venir l'aider ce soir. Et pour couronner le tout, la créature recommence à bouger. Elle pointe son visage dans toutes les directions, semblant renifler les alentours. Bobby la voit parfaitement maintenant qu'elle s'est avancée dans la lumière. Il se figure un alien mutant dotée d'une peau rose, si humaine, sur la tête, d'un pelage sur le corps, et de pattes de rat, énormes, avec de grosses griffes. Cette image tétanise Bobby qui, dans un dernier élan de courage, se précipite dans l'entrée de l'appartement, fermant derrière lui la porte du salon.


Bobby est sain et sauf, la porte du salon est fermée, à clé, et il est enfin possible de respirer. Bobby est prêt à quitter son domicile au premier signe d'aggressivité. En robe de chambre, parfaitement. D'ailleurs, il retire déjà ses pantoufles pour enfiler ses chaussures. Pourtant, d'un coup d'oeil avant de passer la porte, il a vu que la créature avait été surprise par sa réaction et était repartie se réfugier dans son coin. Et à présent, elle ne fait plus aucun bruit. Bobby se surprend à penser qu'elle ne serait peut-être pas si dangereuse que ça. Si elle lui avait voulu du mal, après tout, elle aurait largement eut le temps de lui en faire. Et elle semblait plus effrayée encore que lui ne l'était, vaillant et prêt à combattre tandis qu'elle tentait de disparaître dans le mur. Peu importe en fait, le mieux est de la laisser là jusqu'à ce qu'on vienne la chercher. Sauf que Bobby est dans l'entrée, et qu'il faut passer par le salon pour rejoindre la chambre. Qu'à cela ne tienne, de toutes façons, il avait faim, et la cuisine est juste à côté. Et puis ça l'aidera probablement à se remettre de ses émotions.


Son en-cas terminé, Bobby tente d'appeler de nouveau les services d'urgences. Tous, sans exception, même le samu, auquel il n'aurait pas vraiment su quoi dire. Ce qu'il voulait finalement, c'est parler. Libérer ses peurs, se faire rassurer, mais non, personne n'est là pour lui, comme depuis deux semaines. Un haut-le-coeur lui provoque un gros soupir, puis Bobby reprend le contrôle. Que faire à présent ? Sortir ? Pour aller où ? Appeler un ami ? C'est qu'il est tard, et qu'on le prendra sans doute pour un fou. Ou plutôt un alcoolique, étant donné les circonstances. Non, mieux vaut rester discret pour le moment. Alors, Bobby prend une décision. Il va retourner dans le salon. Et pourquoi pas ? La première fois, la bête ne lui a rien fait. Pourquoi changerait-elle d'avis ? Et puis il y a la curiosité, à la fois morbide et empathique, de revoir cette créature étrange. D'où vient-elle, comment est-elle entrée, pourquoi ? Tellement de questions qui ont plus de chances d'obtenir une réponse face à la bête que planqué dans la cuisine.


Lorsque Bobby arrive dans le salon, plus calme que la première fois, il remarque que ses plantes ont toutes été mâchouillées ou déchiquetées. D'ailleurs, la bête est dans son coin, en train de dépouiller un livre, répandant alentour bon nombre de morceaux de papier. Quand il s'approche pour voir de quel livre il s'agit, la créature le remarque, et prend peur. Elle lâche l'objet et se plaque à nouveau contre le mur. Bobby s'approche lentement, et surmonte son dégoût pour l'apparence ingrate de la créature en allant jusqu'à récupérer le livre près d'elle. Puis, il en sort un autre de la bibliothèque et s'assoie dans le fauteuil, en face, pour le feuilleter. Prenant soin de garder, sur un accoudoir, l'épave sur laquelle la bête avait précédemment jeté son dévolu alimentaire. Et, lisant, il attend.


Au bout de quelques minutes, la créature se décide enfin à bouger. Elle renifle l'air jusqu'à remarquer son repas, posé à côté de l'humain, lui-même occupé à examiner un autre casse-croûte. Alors, elle s'approche, doucement, sursautant au moindre mouvement, reculant à chaque bruit suspect, et repartant se cacher chaque fois qu'une jambe change de position pour éviter l'ankylose. Bobby, de son côté, tente de paraître serein, mais il tremble à chaque fois que la bestiole s'approche un peu plus qu'avant. Pourtant, il est décidé. Puisque personne ne viendra l'aider, il va s'aider tout seul, et essayer de comprendre la bête. Et après plusieurs poignées de minutes d'hésitation, celle-ci finit enfin par attraper le livre avant de fuir jusque dans son coin. Mais cette fois-ci, au lieu de grignoter les pages, elle tente d'imiter Bobby. Elle regarde les symboles imprimés sur le papier, tourne et retourne le livre dont plus aucune page n'est complète, et finit par le laisser tomber. Puis, elle s'approche de nouveau, venant renifler l'ouvrage tenu par un Bobby à moitié paniqué. Risquant le tout pour le tout, celui-ci lève une main pour tenter de toucher la bête, qui s'enfuit dans le dixième de seconde, avant même que le contact ne fut établi. Mais elle revient, et la scène se reproduit. Bobby tente alors d'inover, cesse de lire et pose le livre sur ses mains jointes, comme une offrande, avec le sentiment qu'il pourra plus facilement la toucher de cette manière. Et un peu plus tard, effectivement, il parviendra enfin à ce premier contact physique des plus surprenants. La créature a la peau douce, chaude, si humaine, une fois de plus. Comme elle ne semble pas représenter un grand danger et qu'elle est peut-être là pour quelques temps, Bobby la baptise, comme un animal de compagnie. Puis, voyant l'heure très tardive, quoi que fort matinale, il décide d'aller se coucher. Fermant cependant la porte de sa chambre à clé, au cas où.


Quand le jour se lève et que le réveil sonne, Bobby a un peu de mal à se réveiller. Longtemps, il croit avoir rêvé, mais son manque de sommeil lui rappelle que l'option s'avère peu probable. Quand il arrive dans le salon, la bête a commencé à prendre ses aises et est assoupie, dans le fauteuil. Bobby se surprend à marcher à pas feutrés, pour ne pas la réveiller, et à mettre un silencieux à chacun des gestes qui animent son petit-déjeuner. Puis, la tête encore cotonneuse, il part travailler. Là-bas, il apprend qu'il n'est pas le seul à avoir reçu la visite nocturne d'une créature horrible. Les rumeurs vont bon train, et les fantasmes les plus délirants rejoignent les inquiétudes les plus vives, pour former au final des théories aussi fumeuses que la colonisation de la planète par ces bestioles non répertoriées. Et l'absence de nombreux collègues ne participe pas à apaiser le personnel de l'agence. Beaucoup de personnes semblent avoir peur de leur créature, et même Bobby, en y repensant, n'est pas rassuré. Pourtant, aux alentours de midi et après d'innombrables retards, plus personne ne manque. Les informations parlent continuellement des événements de la nuit, mais on se rend rapidement compte que personne n'est plus avancé que les autres. A la radio comme à la télé, les mêmes théories plus ou moins absurdes défilent à rythme soutenu, sans qu'aucune ne puisse être vérifiable.


Mais la vie s'écoule sans que le moindre incident ne survienne, et les familles tentent tant bien que mal d'accepter ce nouveau membre, ne pouvant s'en débarrasser. Nulle structure n'est capable d'accueillir autant d'animaux, si c'en sont bien. Et même lorsqu'on les met à la porte, ceux-ci trouvent toujours le moyen de revenir à l'intérieur, au moment où personne ne les voit. Alors, l'Homme apprend à vivre avec, commençant même à les dresser, leur apprenant divers actions habituellement réservées à lui seul. Certains en profitent même pour les faire travailler à leur place, quand toutefois c'est possible. C'est que les créatures semblent dotées d'une bonne intelligence, et, quoi que muettes, elles s'adaptent rapidement à la vie telle que la conçoivent les humains. Les gouvernements du monde entier débattent des journées durant du problème, mais aucune issue ne semble envisageable. Et la solution finale, abordée par quelques extrémistes lassés de voir s'éterniser les débats, ne leur vaudra qu'injures et protestations.


Bobby, de son côté, s'est pris d'affection pour cette créature à laquelle il a même appris à jouer au morpion. Jour après jour, il tente d'en faire un peu plus l'égal de lui même, une compagnie digne de ce nom, qui ne se contenterait pas de japper, manger, chier, et réclamer de l'attention. En fait, il l'élève presque comme un enfant. Et pour cette raison, lorsqu'un soir il rentre chez lui et qu'il ne la voit pas, il a comme un pincement au coeur. Après avoir regardé dans toutes les pièces, il se résigne. Peut-être est-elle repartie comme elle était venue. Ou alors, elle se cache. Mais pourquoi ferait-elle une chose pareille. Elle n'a jamais vraiment l'air de vouloir jouer. Elle est toujours très curieuse et apprécie particulièrement la compagnie. Elle ne doit même pas avoir conscience du concept de cache-cache, qui serait sans aucun doute des plus absurdes pour elle. C'est donc qu'elle est partie. Et Bobby passe une soirée seul, à nouveau, mangeant seul devant la télévision, s'installant seul dans le canapé pour regarder, toujours seul, un film du soir.


Et l'heure venue, Bobby part se coucher, faisant d'abord escale dans la salle de bain. Alors qu'il se brosse les dents, un bruit semble lui parvenir de la chambre, juste à côté. Boby y jette un oeil sans trop y croire, et effectivement, la pièce est vide. Il termine sa toilette, et s'installe dans son lit. De là, il a moins l'impression d'être seul. Cela fait longtemps qu'il n'y a pas accueilli de femme, absorbé qu'il était par ses expériences avec sa créature. Il serait peut-être temps d'y songer à nouveau. Bobby s'endort alors, rêvant de ses futures conquêtes.


Au milieu de la nuit, il se réveillera, mais pour quelques minutes à peine.

Il est à l'agonie, le ventre ouvert.

A peine le temps pour lui de voir qu'une grosse bestiole est en train de lui dévorer les viscères, l'une après l'autre, avant de s'éteindre, définitivement.


1/ Depuis le début de cette histoire, Donovan s'est toujours méfié de ces bestioles. C'est pas naturel, ces saloperies, qu'il disait. La sienne, il l'a mise en cage. N'étant pas de nature cruelle, il lui donne bien ses fonds de plats, lorsqu'il y en a, mais rien de plus. Il ne lui a pas demandé de venir, à cette clandestine, et elle n'a qu'à repartir comme elle est venue, si ça ne lui convient pas. "Par magie !" Oh, la bête avait bien essayé de sortir de sa cage pour aller explorer le monde, et principalement la maison de Donovan. Mais malgré tous ses efforts elle s'était montrée incapable de ronger le verrou que celui-ci avait installé. Depuis, chaque fois qu'elle le voit, elle est comme folle, paniquée. Elle le craint, visiblement, et il aime ça. Ca l'amuse, et il pousse même le vice jusqu'à être fier de lui. Aujourd'hui, justement, il prépare son déjeuner, pendant que la bestiole hurle dans sa cage. Rarement elle a été aussi bruyante. Plusieurs fois, il a même l'impression d'entendre ses pattes se balader derrière lui. Et à un moment, il croit apercevoir son ombre passer dans le jardin. Alors, il va vérifier sur place, et constate que sa sale bestiole est toujours enfermée, dans sa cage. Le vacarme qu'elle produit l'aura sans doute perturbé, au point de la voir partout. Mais Donovan n'est pas tranquille. Comme ça ne coûte rien, il décide d'aller voir dans le jardin. Derrière sa porte d'entrée, il tombe nez à nez avec une autre bestiole, similaire en tous points à la sienne. Et avant qu'il ait pu faire quoi que ce soit, celle-ci le renverse sur le dos et lui ouvre le ventre d'un coup de griffe. Puis, étrangement, fouille dans ses poches pour en sortir la clé, et s'enfuit dans sa maison. Donovan, sonné et gravement blessé, tente de se relever, par réflexe plus qu'autre chose. Mais ses abdominaux sont disjoints et chaque effort qu'il fait ouvre un peu plus sa blessure. Il se laisse alors retomber en arrière et commence à appeler à l'aide, ignorant la douleur, avant d'apercevoir, derrière lui, sa captive. Celle-ci lui saute alors dessus, plonge sa patte dans son ventre et en ressort un organe qu'elle commence à dévorer. La dernière image que Donovan verra.


2/ Une année s'est écoulée depuis les faits tragiques ayant vu la race humaine arriver au bord de l'extinction en une seule journée. Les quelques résidus d'humanité ont depuis longtemps été découverts, et dévorés. Mais la société ne s'est pas arrêtée pour autant. Les villes ne sont pas en ruine, le tout serait même plutôt plein de vie. Les créatures, restées en retrait jusqu'au moment fatidique, ont eut pleinement le temps d'observer les humains, leur mode de vie, et, surtout, le fonctionnement de leurs équipements. Et l'Homme ne s'est rendu compte de rien, jamais, même au dernier moment. Imbu de lui-même, il n'a pas envisagé une seule seconde qu'il était remplaçable, et n'est plus là pour comprendre qu'il est désormais remplacé. Et, déjà, la nature reprend ses droits, partout, les remplaçants lui laissant le champ libre pour reprendre pied. Le plus grand prédateur du monde a disparu, et avec lui ses deux plus grandes pollutions, le divertissement et la consommation. Ce qui, paradoxalement, avait attiré à lui l'espèce qui devait le remplacer. Et enfin, la planète bleue reprend des couleurs...

Retour à l'accueil