Comment vais-je faire pour que tout rentre dans l'ordre. Je n'aurais jamais dû défier des millénaires de traditions orales. Maintenant, impossible de trouver comment revenir en arrière. J'ai bien peur d'être prise au piège dans un monde de plus en plus statique. Je commence à avoir du mal à manipuler des objets parmi les plus légers, comme un simple crayon. Le robinet ne coule plus, l'eau du bain, bien que propre et transparente, a pris la consistance d'une épaisse bouillie de maïs. Il n'y a plus d'électricité, plus rien ne fonctionne excepté les objets manuels. Et même là, certains se brisent à mon simple contact !

Plus rien ne bouge, le monde entier est figé. Sauf moi. Pourtant, j'ai l'impression de ressentir une présence. Du coin de l'oeil, j'ai cru apercevoir des ombres animées. Et très vives, quand moi j'éprouve toujours plus de mal à me mouvoir. Je ne sais pas ce qui m'effraye le plus dans la situation. La perspective de finir ma vie affamée ou assoiffée dans un monde complètement pétrifié, ou celle de faire la connaissance des créatures qui occasionnent ces ombres improbables. Quoi qu'il en soit, je suis dans de beaux draps. Moi qui me croyais maligne, bien au chaud dans mon appartement, à mettre en doute l'interprétation de cet explorateur sur cette culture tribale et ses croyances, je crois que j'ai bien compris la leçon. Reste à savoir si elle pourra me servir un jour...

Je voudrais trouver une piste dans les lignes de ce vieux journal, mémoire d'un savoir aujourd'hui disparu, mais je n'arrive plus à en tourner les pages. Celles-ci se décomposent au fur et à mesure que je les manipule. C'est comme si je tentais de consulter un mille-feuille, et même lorsque je veux manipuler le livre par sa couverture, celle-ci fond en poussière. Mon salut ne dépend plus que du hasard. Si j'ai de la chance, le processus s'inversera de lui même. Encore faut-il qu'il le fasse à temps. Et sinon, de toutes façons, je ne tiendrai pas longtemps. La lumière elle-même semble devenue lascive, et paraît fuir ma présence, laissant des nuages de ténèbres s'immiscer auprès de moi. J'ai peur !

Allongée sur un canapé devenu aussi rigide qu'une planche de bois, j'observe avec effroi les rideaux de mon salon. J'y vois les ombres très distinctement, qui me guettent et grossissent perpétuellement. J'ai bien tenté de fuir, mais ma porte est demeurée inébranlable. Tout comme ma fenêtre, que j'ai tenté de casser, n'y occasionnant que quelques fissures grossières ne me permettant pas d'espérer passer à travers. De toutes façons, d'un cinquième étage, je ne me voyais sauter qu'en dernier recours, pour échapper à pire. Tout est froid, sec et statique. Comme de la glace. Voilà, c'est ça, le monde est gelé, en quelques sortes. Comme pour voyager vers un futur que je ne connaîtrai pas. Mes propres vêtements m'ont trahie. Ils entravent le moindre de mes mouvements, m'obligeant à rester là, observant le monde s'éteindre sur moi, rattrapée par les fantômes de l'instant présent.
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