Ce matin, à l'heure de la pause, personne n'est tout à fait réveillé. Personne, sauf Yvan, qui est en pleine forme, comme d'habitude. Il faut dire, il a commencé sa journée en salle de pause par une petite sieste directement suivie d'une bonne demi-heure de travaux pratiques. Oui, parce que pour que la salle de détente porte bien son nom, Yvan y a concocté de multiples pièges à base d'arme à feu et autres mâchoires métalliques. L'interrupteur de la lumière, par exemple, n'a plus de diode qui indique sa position lorsque la lumière est éteinte. A sa place, une petite cartouche explosive ne demande plus qu'une chose : qu'on s'adosse sur l'interrupteur par inattention afin qu'un peu de courant lui parvienne. Mais pour l'instant, Yvan est affairé à la cafetière électrique...

Sophie est la première à arriver en pause. Depuis la disparition d'Olivia, elle y vient seule, mais toujours tôt. Yvan la soupçonne d'être une syndicaliste en sous-marin. Ce qui expliquerait qu'elle n'est pas syndiquée. De plus, habituée à ses petites installations, elle évite avec brio chacun des pièges laissés, entre autres, à son attention, et parvient indemne jusqu'au distributeur derrière lui. Ce qui ajoute encore à la suspicion.
- Qu'est-ce qu'il a ce distributeur, il ne fonctionne pas ?
- Epousez-moi et je vous le dirai.
- Ah non, on ne va pas revenir là-dessus.
- Rien ne me ferait plus plaisir pourtant. Ou peut-être...
- Bon j'ai compris, je vais me débrouiller toute seule.
- C'est un bon début.
Sophie analyse la situation. L'écran du distributeur est éteint, ses lampes aussi, il doit seulement être débranché. Alors, avec moults précautions, elle fait glisser une feuille roulée derrière le distributeur, afin de déclencher d'éventuels pièges avant d'y passer sa main. Mais rien ne se passe. Alors, lentement, elle glisse sa main, attrape la prise posée au sol, et entreprend de la rebrancher.
- Je serais vous, je ne ferais pas ça.
- Pourquoi ? Parce que vous n'avez pas eu le temps d'y placer une de vos...
- Pas exactement. En fait, c'est surtout parce que j'ai dénudé les fils.
- ...
- Sophie ? Ah ben voilà, là vous me faites plaisir. Je vous préfère comme ça en plus, les cheveux dressés ça vous va à ravir. A me ravir moi, en tous cas.

Quelques secondes plus tard, le gros des collègues d'Yvan arrive en salle de pause. Délicatement, chacun d'entre eux avance, enjambant le corps de Sophie, espérant ne pas finir à ses côtés. Outre la disparition de Franck dans un accident de fauteuil compresseur, et celle de Philippe, qui avait eu l'imprudence de s'appuyer contre une rembarde à bascule, on ne déplore aucune victime. Du moins, jusqu'à ce que le patron arrive...
- Bonjour tout le monde ! Dites-moi, j'étais sur le parking en bas, et je viens de voir passer Philippe. Il n'a pas l'air dans son assiette aujourd'hui. Vous savez ce qu'il a ?
Fier de lui, Yvan tâche de répondre avant les autres. Des autres qui préfèrent par ailleurs ne pas le contrarier, et se gardent bien d'intervenir.
- Il s'est appuyé là dessus.
- Ah, je comprends, et elle ?
- Elle a voulu rebrancher le distributeur.
- Ah, c'est pour ça, les cheveux.
- Voilà.
- Tiens, quelqu'un s'est enfin fait avoir par votre fauteuil ? Vous devez être content.
- Bof, vous savez, je ne le connaissais même pas, celui-là, du coup, ça ne compte pas vraiment.
- Oui, je vois. Je ne vois pas Fred, il est absent ?
- Non non, il est en pause.
- C'est à dire ? Il prend sa pause où ?
- Je n'ai pas dit qu'il prenait sa pause. Il est en pause. A son poste de travail. Il ne bougera plus jusqu'à ce qu'on revienne. J'y ai veillé.
A cet instant précis, une explosion arrache la moitié de l'aile ouest du bâtiment.
- Ah le con, il a bougé.
- Mince, il faudra que je pense à appeler les ouvriers pour qu'ils me colmatent ça.
- Le problème, c'est qu'on risque de ne plus pouvoir aller jusqu'aux salles de réunion.
- Je leur dirai de laisser de la place pour passer. Et j'achèterai des piolets pour accéder aux étages supérieurs.
- Patron, vous pensez vraiment à tout.
- Avec vous, Yvan, il vaut mieux. Tenez, donnez-moi un café, les capsules bleues là, j'adore.
- Vous rêvez !
- Comment ça ?
- C'est impossible actuellement.
- Pourquoi ?
- Vous ne voyez pas que je suis en train de trier les capsules par ordre de couleur ?
- Et alors, donnez-m'en une bleue, ça ne changera rien.
- Mais si ! Parce que je les compte en même temps. Et puis voilà, c'est pas possible, c'est tout.
- Vous savez Yvan, je commence sérieusement à en avoir plein le cul de vous.
- Ah bon ? Je ne m'en rappelle pas.
- Parfaitement, de vous et de vos conneries.
- Ecoutez patron, si vous voulez soulager votre cul, les toilettes sont à côté. Faites attention au verrou quand même. Et au troisième carreau à droite aussi, en partant du lavabo. Attendez, je vais... Ah mais non, c'est l'heure !
- Comment ça ?
- Et bien la pause est finie, allez hop hop hop, tous au travail. Euh, ceux qui travaillaient avec Fred peuvent rester là, éventuellement, en attendant d'avoir un nouveau bureau. Mais vous patron, vous n'avez aucune excuse.
- Je vous revaudrai ça, Yvan.
- Des menaces patron ? On verra bien au déjeuner.
- La prochaine fois, je ne vous ratterai pas, je vous préviens.
- Moi non plus patron. A bientôt alors !
Et le patron et ses employés de repartir à leurs bureaux respectifs, pour ceux qui en ont encore. Yvan, lui, se demande encore si c'est vraiment par chance que le patron a pu éviter de s'appuyer contre l'interrupteur et la cloison en face. Il se propose de méditer sur la question quelque temps, puis accepte rapidement sa proposition. Une bonne sieste, ça ne peut pas lui faire de mal. C'est amusant, quand même, que personne n'ait remarqué que la pause n'était pas terminée.
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