Quand on aime on ne compte pas !
Cette simple phrase résume à elle seule l'angoisse qu'a l'humanité envers la privation. Au point de s'inventer des maximes pour justifier un besoin d'attention et de reconnaissance. Pourtant, cette phrase est fausse. C'est bien pire que ça, même. Pour aimer, déjà, on compte. Inconsciemment, bien entendu, n'empêche que dans un large panel de femmes, un homme (qui aime les femmes s'entend) ne pourra pas s'empêcher de les comparer, en décomptant celle qui accumule le plus de bons points, avant de vouloir tenter de la séduire. Il ne le fera pas nécessairement, mais il voudra, à n'en point douter. Le Cupidon dont on parle généralement n'est pas ce petit angelot infantile, avec son arc et ses flèches, qui tire au hasard. Loin de là même, son arme tiendrait plus du cigare que de la flèche. Et lorsque cet entrepreneur avisé a présenté son projet au Grand Patron, celui dont le bureau occupe le dernier étage du paradis, celui-ci n'y crut même pas. Et pour cause.

Le projet de notre cher Cupidon à cigare était le suivant : à chaque être humain, dès la naissance, on distribuera une liste de critères qu'il laissera son subconscient consulter, et uniquement lui, et recensant tout ce qui lui plaira chez d'autres humains. Ainsi, même si la plupart des hommes recevront le critère "femme", il n'est pas exclu que certains reçoivent le critère "homme", faisant d'eux des homosexuels plus ou moins assumés, selon leur caractère. Mais ce n'est pas tout. Les traits physiques y seront listés, mais également les traits moraux, les attitudes, les façons de parler, la culture, on trouvera sur ce papier tout ce qui peut caractériser une personne. Et à partir de cette liste, chacun se mettra en chasse de l'humain qui lui est idéal !
A ce moment, le Patron l'interrompit. "Comment ? Tu voudrais que chaque humain ait des critères prédéterminés pour le choix de leur partenaire ? Et qui plus est, qu'il y en ait certains qui reçoivent comme instruction d'être attirés par d'autres du même sexe ? Mais les humains ne sont pas prêts pour ça !" (Oui, le Patron parle en italique, je ne sais pas pourquoi.) En fait, le Patron lui même n'était pas tout à fait satisfait de cette idée. C'est qu'il avait mis des millons d'années pour réussir à construire une créature qui tenait debout, dans tous les sens du terme, alors les faire aller contre nature, ça lui chatouillait un peu la moutarde. Cupidon le rassura. Il lui répondit qu'il ne fallait pas s'inquiéter pour ça, que les humains étaient grands maintenant. Il est temps qu'ils apprennent à se débrouiller tout seul. Et je suis sûr que même si on les faisait tous devenir homosexuels, ils trouveraient néanmoins le moyen de continuer à procréer, quitte à se forcer de temps en temps. Et à bien y réfléchir, le petit au cigare avait raison. Le Patron était obligé de le reconnaître. En plus, on commençait à s'emmerder sec au paradis. Toujours les mêmes farces en noir et blanc, du réchauffé à chaque repas, y'en avait un peu marre. Ce truc d'amour là, ça c'était du projet ambitieux. Un truc révolutionnaire même, qui allait mettre un peu de piment dans les épinards !

Et ainsi, Cupidon eut carte d'or. Ce qui est un peu comme une carte blanche, sauf qu'on est au paradis quand même, faut pas déconner. Et le système de l'amour fut mis en place. Désormais, l'Homme ne copulerait plus comme un animal avec tout ce qui lui passerait sous le nez et qui sentirait le sexe opposé. A l'occasion, éventuellement, mais il n'en fera pas (toujours) le but de sa vaine existence. Non, il recherchera l'Amour, à savoir quelqu'un qui correspond le plus possible aux critères qu'on lui a fournis mais qu'il ne connait même pas, puisque là est toute l'astuce. D'ailleurs, à l'exposé du protocole de mise en place du projet amour, le Grand Patron tiqua. En italique, toujours, hein, faudra vous y habituer. "Mais dis-moi Cupidon, et si l'Homme tombe amoureux d'un ou d'une autre qui correspond parfaitement, mais que cet autre, lui ou elle, n'a pas reçu du tout d'instructions correspondant à celui qui est amoureux, est-ce que ça ne va pas être un peu le bordel ?" Et il fallait bien avouer que dit comme ça, tout le projet commençait à sonner un peu faux. Pourtant, Cupidon ne se démonta pas. Hey banane, qu'il lui dit, c'est là tout l'intérêt de la chose (oui, Cupidon étant le favoris à ce moment là, il se permettait quelques largesses de langage) ! L'humain cherche, et a peu de chances de trouver. Et même lorsqu'il trouve, les chances sont encore une fois bien maigres pour que la réciproque tombe ! Ca va être sacrément cocasse à mon avis. Et en effet, ça le fut, et le Grand Patron fut rassuré.

Et les gens commencèrent à se chercher les uns les autres. A chaque nouveau visage, on se jauge, on s'évalue. Parfois on fait des concessions, bien obligé, si on ne veut pas rester seul. D'autres fois on rencontre une personne avec qui on s'entend bien (entendez par là que "le courant passe", ce qui signifie que les deux personnes ne sont pas trop éloignées de l'idéal de l'autre). Et quelques jours après, paf, on tombe sur quelqu'un d'encore mieux, et alors là tout devient compliqué, parce que l'autre, en attendant, n'a rencontré personne de mieux, et il faut alors choisir entre faire de la peine en se faisant plaisir ou faire plaisir en se faisant de la peine. Que des mauvais choix en définitive. C'est d'ailleurs ce pour quoi l'amour a été créé. C'est un espèce de gros piège, gigantesque, dans lequel on nait directement, afin d'être sûr qu'on ne l'évitera pas. En amour, il est impossible de faire "le bon choix". On est pas au juste prix, on parle de sentiments, d'impression de sentiments, et de compétition. Une compétition farouche, féroce, et pleine d'autre adjectifs en "F" comme festive, de temps à autres, ou fallacieuse, parce que ça sonne comme phallus mais que ça commence par un "F" et que là, ça m'arrange.

Et voilà les humains à passer leur vie en arrières-pensées à chaque rencontre. D'ailleurs, qu'est-ce que le coup de foudre sinon la découverte d'une personne à la correspondance physique a priori parfaite. Bon, bien entendu, par la suite, ça se corse toujours. Des différences majeures peuvent être postées en embuscade bien au delà du physique, et la déconvenue prend alors un goût amer. De même, on est parfois surpris de voir une connaissance avec un nouveau conjoint totalement différent du précédent, alors que c'est pourtant d'un naturel évident. L'Homme aura pris soin de tester certaines caractéristiques, d'en évaluer le potentiel sur sa propre personne, et, si le bilan n'est pas suffisant, d'aller voir ailleurs si l'addition n'est pas plus fructueuse. Et c'est d'ailleurs à ça qu'on peut reconnaître ceux qui ont reçu plus de cartes "morales" que physiques, pour opposer les deux termes. Si un homme aime les grandes blondes, par exemple, comme à la télé, et qu'il change de femme pour une autre grande blonde, on saura que celui-ci a repéré que son truc, bon, c'était les grandes blondes, et avant tout les grandes blondes. C'est l'atout dans son jeu de cartes si vous préférez, et il est du côté physique de l'amour. Ensuite il tente de faire varier le reste des paramètres pour que ça colle mieux à sa définition de la femme idéale, qu'il ne connaît pas lui même, voilà tout. Et parfois il se plante. Trop exigeant, il va quitter une femme qui vaudra dans les quatre-vingt douze pourcents de compatibilité pour une autre qui, une fois avoir fait le tour du propriétaire, n'en vaudra pas plus de quatre-vingt six. D'où perte nette d'intérêt, regrets, tentative de réconciliation, et, si rien n'est possible, retour sur le terrain de chasse. Mais attention, dans mon exemple c'est un homme, bon, parce que je suis un homme, mais les femmes peuvent être dans le même cas. Ce n'est pas systématique cependant, puisqu'en général les femmes reçoivent plus de cartes "morales" que physiques, justement. Et alors, il leur faudra connaître l'aspect moral avant d'aller plus loin, à la différence des hommes, dont le jeu de cartes est parfois essentiellement physique. Ce qui explique également pourquoi les hommes ont la réputation de fourrer à tout va quand les femmes se refuseraient le premier soir. Vous voyez, quand on a compris la machine, tout s'explique. Au niveau statistique s'entend, je ne prétends pas résoudre vos problèmes personnels, qu'on se soit bien compris.

Et globalement, le système fonctionne pour ce pourquoi il a été prévu. A savoir remuer un peu l'Homme, dont la tendance à la paresse n'a d'égal que son besoin de se reproduire. Alors bon, on ne peut pas vraiment dire que l'amour marche. Il trébuche, à la limite, pas plus. Ce qui à l'occasion amuse le staff paradisiaque. Mais tant que c'est fait exprès, hein, difficile de s'en plaindre...
De toutes façons, j'ai pas l'adresse pour envoyer les plaintes, alors en fait, ça m'arrange.
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