Depuis le début des temps... non, depuis l'aube de l'humanité... enfin pas vraiment, en réalité, ce serait plutôt depuis que l'Homme parle, son principal mode de communication n'a pas changé. De simples grognements dans lesquels le ton employé se trouvait fort révélateur de l'intention jusqu'à l'apparition de langues diverses et variées dont certaines nécessitent trois années d'entraînement lingual plus deux autres de rééducation, l'Homme a toujours utilisé sa bouche pour communiquer. Enfin, pas tout à fait sa bouche, mais vous m'avez compris. Et depuis toujours, l'Homme se pose là, face à son interlocuteur, et déblatère des plus incompréhensibles idioties aux théorèmes scientifiques les plus élaborés. Tout le monde se trouve logé à la même enseigne, seul le transport diffère. La voix et le langage ne servent finalement que de véhicule dans la transmission d'idées à partir de notre cerveau jusqu'à celui d'un voisin, pour peu qu'il en ait. Toutefois, il est un problème que l'homme n'a toujours pas réussi à régler parfaitement.

Vous l'aurez sans doute compris, l'Homme se trouve encore aujourd'hui fort marri lorsque la personne à laquelle il souhaite s'adresser n'est pas à portée de voix. Ou d'oreille, selon de quel côté on se place. Pourtant, il rivalise d'originalité pour permettre à l'autre, là, d'entendre ce qu'il a à lui dire. Et qu'importe si ceci n'a aucune importance, l'essentiel étant d'évacuer ces phrases qui tournent en boucle dans sa tête. Alors, au début, l'Homme avait trouvé une technique fiable et pratique à la résolution de ce problème. En effet, il avait remarqué que l'autre membre de sa tribu croisait souvent son chemin. Et dans le pire des cas, tout le monde se retrouvait le soir à la grotte pour dormir ou faire la fête, c'était selon. Du coup, il suffisait à l'Homme d'attendre de croiser l'autre pour lui remettre le message en oreilles propres, expression similaire à "en mains propres" mais pour les transmissions orales, notez que l'hygiène y semble également importante. Et les Hommes attendirent tout simplement l'occasion de pouvoir communiquer avec l'un de leurs camarades, et je n'entends pas par là que l'Homme était communiste, loin de là.

Et l'Homme inventa la mémoire, mais aussi la patience.

Je sais ce que vous allez me dire. Dis-donc, tu te foutrais pas un peu de nous, la mémoire, il l'avait déjà, l'Homme. Et effectivement, notre spécimen utilisait déjà sa mémoire très régulièrement auparavant. Ce qu'il avait inventé réellement, c'est le concept de la mémoire. Le fait de mettre volontairement de côté une idée pour la ressortir plus tard. Et c'est pour cette raison qu'il dut inventer la patience en même temps. Sinon, il n'aurait jamais tenu, l'Homme, avec cette idée en tête qui ne voulait pas le quitter. D'ailleurs, sa patience et sa mémoire n'étaient pas encore au point, et bien souvent, l'Homme ne se rappelait même pas qu'il aurait du dire quelque chose à quelqu'un ce soir là.
Pour parer à tous ces oublis, il fallait à l'humanité un génie. Un héros dont le talent n'aurait d'égal que la bonté. Un homme (ou une femme) merveilleux qui trouverait la solution à peine le problème assimilé, tel une machine à la puissance de calcul infinie. Cet homme, ce fut Lui. Son nom ne vous dira rien, alors nous nous en passerons. Mais Lui découvrit un moyen révolutionnaire pour avoir la quasi certitude de ne pas oublier le message à transmettre. Avant même que le papier ne fut inventé, avant même que le mouchoir ne le fut également, auquel il aurait pu se contenter de faire un noeud, avant tout concept de moyen mnémotechnique, il trouva la clé de l'énigme. Et Lui sauva ces millions, ces milliards de correspondances innocentes que de trop petits crânes auraient laissé périr sans scrupules. Lui, il s'était rendu compte que, finalement, ses pairs et lui, à Lui, étaient, à par de rares exceptions, capables de marcher, mais aussi que l'autre, là, qu'on appellera le destinataire, n'était jamais bien loin ! Il lui suffisait donc d'y aller, Lui-même, et de lui parler, à l'autre, avant de revenir.

Et l'Homme inventa ce truc formidable qui n'a pas de nom, mais qui use les pieds et soulage la mémoire.

D'ailleurs, il aurait sans doute pu s'arrêter là et lui trouver un nom, à cette merveilleuse idée, s'il n'avait pas découvert un jour les notions de priorité et d'importance. Par leur faute, il arrivait que l'Homme eût à transmettre un message à un pair situé très loin le plus rapidement possible. Un pair qui se trouvait parfois juste là haut, sur la colline, à quoi, cinquante mètres peut-être, mais qui était trop loin pour une discussion classique comme il en avait toujours eu. Et pour le rejoindre, ce sale type trop loin, il fallait escalader tout un fatras rocailleux après avoir contourné la corne du Bouc Ténébreux à l'ouest (on y avait aperçu un bouc, un soir de cuite) et passer un temps fou à traverser deux kilomètres de ronces épaisses et vénéneuses. A moins de faire le tour, mais il fallait alors deux jours de route, les préparatifs, la tente, non, trop long pour des informations prioritaires. Heureusement, en ces temps sombres où l'importance venait de faire son apparition et menaçait le monde de ses tentacules impatientes (bah quoi, ça sonne bien moi je trouve), un Lui apparut. Oui un Lui, encore un, un héros des temps modernes pour peu que vous ayez vécu dans les temps anciens, mais alors vraiment très anciens. Et auquel cas vous n'êtes pas en train de lire ce texte. Qu'importe, bref. Ce Lui, majestueux et tout en finesse; ou pas, avait compris, lui, qu'il existait un moyen pour outrepasser la distance de bien sept mammouths à la queue-leu-leu, les gars, je sais bien qu'on arriverait jamais à les aligner immobiles comme ça, mais imaginez, et si, et quand bien même, et ben ça ferait quand même super loin. Qui plus est, cette méthode était gratuite, et demandait à peine un soupçon de vigueur dans le poitrail. Ce jour là, il avait entendu sa femme casser sa troisième corde à couture et en faire une crise. C'est qu'il faisait froid, et Lui attendait de quoi se couvrir pour partir à la chasse. La grognasse avait faim, et savait que même une fois son travail terminé, il lui faudrait beaucoup de patience pour partager enfin un morceau de n'importe quoi qui arrête de courrir quand on y file un coup de masse sur la tête. Son Lui, donc, l'avait entendue colérer. Et pourtant, il n'était pas à côté à ce moment. Il était plutôt loin même, le fourbe (ou pas, hein, je ne le connais pas personnellement, je suis contemporain de vous, moi, du moins j'espère l'être encore). Et la voilà la solution. Si la personne n'est pas à côté mais qu'on la sait pas trop loin, à pas plus de sept mammouths en file indienne, donc, même si les indiens n'existaient pas encore, alors il suffisait de gueuler. Finalement, c'était tout con, hein, il suffisait d'y penser.

Et l'Homme inventa, et bien, la gueulante quoi.

Mais bon, quand même, il faut admettre que notre héros ne s'est pas trop foulé. D'autant plus que parfois, et ben l'autre, on le voit, en plissant un peu les yeux, mais dès qu'il dépasse nos sept mammouths qui font la chenille (et peut-être la danse des canards si les canards avaient déjà été inventés à cette époque prénatale), paf, plus rien, la communication se brouille, et ça fait chier. Alors oui, parfois, il est possible de cumuler ces deux techniques ancestrales, et se rapprocher un peu pour gueuler. Mais ça commence à devenir sacrément fatiguant la communication, et voilà, plus rien, moi, dans ces conditions, je préfère même pas me lever. Et tant pis pour l'information primordiale, hein, elle a qu'à l'être plus que je ne suis flemmard. Parce que oui, houla la, que je suis flemmard. D'une puissance paradoxale, même, pour une telle passivité. Non, le mieux, pour résoudre le problème, ce serait de faire appel à Lui. Oui oui, Lui là, le type génial, qui vient, qui résoud nos problèmes, et qui se casse sans même dire au revoir alors que nous, le coeur sur la main, on lui offre en sacrifice. Le coeur. Ah ben oui, forcément, le sens figuré n'existant pas à l'époque, les expressions posaient parfois quelques problèmes. Mais nous y reviendront une autre fois. D'abord, appelons-le, Lui. Et que dit-il, Lui ? Invraisemblable mais véridique, il inventa, carrément une technique improbable de communication sans paroles. Sans la bouche. Parfaitement. En fait, la veille, il avait écrasé le pied de son beau-père, qui ne l'aimait déjà pas beaucoup, avant de briser, dans sa précipitation pour s'enfuir, la moitié de la collection de coquilles trouvées sur la plage de celui-ci. Quand il s'était retourné pour voir de quoi il s'agissait, il avait vu son beau-père lui faire un signe particulièrement évocateur, en passant son index sous sa gorge d'un air de dire toi, je vais te chasser comme un sanglier, avant de t'égorger pour faire du saucisson ou n'importe quoi d'autre avec tes boyaux. Un seul geste, tellement de perspectives. Lui en tira une leçon. Si le geste est explicite, il n'y a pas besoin de parler. Mais pour qu'il le soit, il faut que l'autre comprenne ce qu'il signifie. Mettons-nous d'accord à l'avance, et on sera peinard, on aura plus besoin de gueuler tout le temps !

Et l'Homme inventa le sémaphore.

Ou un truc ressemblant en tout cas. J'aurais pu dire le langage des signes mais ce n'était pas très élaboré, et puis ça lui servait surtout de loin en fait. L'idée était tellement originale que tout le monde fit mine de s'en contenter quelques temps. Par respect pour l'artiste sans doute. Et puis bien vite, on se rendit compte qu'elle ne faisait pas tellement progresser la communication. Oui, c'était bien marrant, de se faire des signes avec le bras mais hey, et si l'autre il regarde pas au bon moment ? Pire, si l'autre il sait même pas qu'on veut lui dire quelque chose ? Hein ? On fait comment alors ? Très bonne question effectivement. On essaya bien de jeter une pierre sur l'autre type là, pour qu'il regarde vers nous, mais d'un, il était vachement dur à toucher, à plus de sept mammouths en rang d'Oignon, même si celui-ci n'avait encore jamais existé, et de deux, quand on le touchait, il devenait subitement beaucoup moins réceptif. Du coup, on perdait tout l'intérêt de la chose, là, le sématruc. Alors un autre Lui, plus tard, dans un autre pays, inventa les signaux de fumée, tout à fait par hasard, parce qu'il trouvait ça plus classe. Mais on se rendit rapidement compte que la technique, bien qu'étant une simple évolution de la précédente, offrait de nombreux avantages. Déjà, parce que la fumée montait. Et, en montant, elle montrait qu'on était là et qu'on avait quelque chose à dire. Même en ne regardant pas exactement dans la bonne direction, l'attention était vite captée par la colonne de fumée. Mais l'autre avantage, et non des moindres, résidait dans le fait que le message restait compréhensible quelques poignées secondes encore après l'avoir envoyé. Contrairement aux gestes, qui n'existent plus quand on arrête de les faire (et heureusement, le bordel que ça serait autrement).

Et l'Homme inventa les signaux de fumée.

Mais il ne s'arrêta pas là. Oh non, certainement pas. Mais vous avez vu l'heure ? Et oui, c'est déjà l'heure de conclure, j'en ai bien peur. De toutes façons, après on sort un peu du sujet, alors je vous le réserve pour la prochaine fois. Et non, je ne vous avouerai pas que j'ai quelque peu allongé le titre après coup, voyant que je n'avais pas terminé alors que j'avais déjà tant écrit. Alors, si vous permettez...


Conclusion : L'évolution, c'est aller plus vite, pour avoir le temps de faire plus de choses, pour les rendre plus importantes, et devoir accélérer encore. Perdre son temps à essayer d'en gagner.
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