La dernière fois, je vous avais laissé tombé comme une vieille chaussette, et sale en plus, en plein milieu d'un article même pas inachevé, mais dont la tendance à s'éterniser nous avait tous convaincus de nous en tenir là. Les signaux de fumée, vous vous rappelez ? Le top du top de la communication pas très très loin. On ne va pas revenir dessus. Surtout que ça brûle, dessus, puisqu'il n'y a pas de fumée etc. Un moyen formidable, mais assez limité, puisqu'il faut un correspondant à portée de vue, cette fois. De vue de colonne de fumée, c'est vrai, mais de vue quand même. Et dès qu'on tape dans le quart d'heure à pied, là, c'est fini, plus qu'un vague flou grisâtre qui ne signifie que dalle. Tous les Lui successifs, vous savez, ces surhommes aux idées novatrices qui permettent de faire avancer l'humanité toute entière suite à une coïncidence qui leur tombe, comme par hasard, entre leurs mains à eux, et pas dans celles d'un quelconque pequenaud, et bien donc, tous ces Lui successifs n'avaient pas réussi à sortir le monde du plus gros de tous ses problèmes de communication. Même si l'autre, le destinataire de notre message flambé, celui à qui on voulait transmettre un message fumé, se trouvait à bonne distance, il était néanmoins impossible de correspondre avec un des autres qui serait posté à une distance plus que bonne. Une distance comme grande par exemple. Heureusement, la longue lignée des Lui n'était pas éteinte, et on en attendait justement un nouveau sous peu. Ce qui nous arrange pas mal, parce que j'allais pas meubler comme ça ad vitam.

Ce nouveau Lui, ingénieur en aménagement de grotte de son état, mais ce n'est pas ce qui nous intéresse, était un malin. Normal, vous me direz, pour un ingénieur. Un jour qu'il gueulait à destination d'un autre situé un peu plus loin, ce dernier n'entendit pas. Lui allait répéter, au cas où ça passe mieux la deuxième fois, lorsqu'un autre autre, soit pas l'autre prévu, mais un autre, qui avait entendu le message, lui, le répéta à l'autre avant Lui. Et j'aimerais qu'on médite quelques instants sur cette phrase, parce que je ne sais pas si c'est bien clair. Tant pis, vous n'aurez qu'à rattraper en route, c'est pas bien compliqué de toutes façons. Bref, notre Lui, celui qui nous intéresse ici, se rendit compte d'une chose. Gueuler à un autre quand il est trop loin, ça ne marche toujours pas. Par contre, ce qui fonctionne, c'est lorsqu'il y a un type qui n'a rien à voir entre les deux. On gueule à ce type, puis celui-ci gueule à notre destinataire, et le tour est joué.

Et l'Homme inventa l'intermédiaire.

Une méthode bien pratique en définitive, et qui ne demandait qu'à montrer tout son potentiel. Pour l'instant, elle était un peu brouillon. Un mec qui gueule à un autre pour qu'il fasse de même dans le prolongement, il faut reconnaître que ça manque un peu de finesse, pour une technologie de pointe (mais si, pour l'époque). Mais l'Homme allait bientôt découvrir tout le potentiel que cette invention avait à offrir. Et sans aucun Lui cette fois, non, l'Homme s'en sortit comme un grand. Tout d'abord, il se rendit compte que l'intermédiaire avait, tout comme lui, la capacité d'utiliser à son tour un intermédiaire, rallongeant d'autant la distance que le message était capable de parcourir. Néanmoins, on abandonna rapidement le procédé lorsqu'on se rendit compte de l'état dans lequel celui-ci parvenait au bout du compte. En effet, gueuler ne permettait pas d'articuler correctement. Et à chaque nouveau maillon dans la chaîne de communication, une information était perdue, modifiée, ou même ajoutée. Et parfois, il fallait déplorer de nombreux dégats collatéraux. L'humanité se rappellera longtemps de ces cinq morts dans une bagarre générale déclenchée par un message mal transmis, dont le contenu original se contentait pourtant de signaler au chef de clan le rétablissement de sa fille, malade depuis deux semaines. Heureusement, par la suite, l'Homme découvrit une nouvelle technique dérivée de l'intermédiaire. Lorsqu'on lui demandait avec la délicatesse d'une enclume sur le coin de la tronche, l'intermédiaire se découvrait soudainement des jambes pour aller porter le message au fin fond de la galaxie, si besoin, et avec le sourire, s'il vous plait. D'ailleurs, les chercheurs se demandent encore comment nos ancêtres allaient jusque là-bas à pied, mais ce n'est pas ce qui nous intéresse aujourd'hui.

Et l'Homme inventa le messager.

Le messager, c'était un intermédiaire de luxe. En fait, on en était revenu aux bases de la communication, se déplacer pour transmettre un message. La seule différence, c'est qu'on avait plus à bouger. Mais ce qui était parfaitement similaire, c'était les défauts du système. Ajoutés aux défauts de l'intermédiaire qui en plus, bien souvent, se foutait totalement du message, quand il ne l'oubliait pas carrément. Une fois de plus, l'Homme était dans une impasse. Oui, bien entendu, le système n'était pas trop mal, et loin d'être fatiguant. Mais question fiabilité, excusez-moi, c'était vraiment léger. Et puis, sans déconner, si jamais le correspondant se trouvait vraiment loin, l'intermédiaire avait tout le temps nécessaire pour prendre du bon temps en chemin, fonder une famille, vivre sa vie, avant de foutre notre message à la porte et de lui demander de se débrouiller tout seul. Notre pauvre petit message, sans défenses ni moyens de locomotion, s'éteignait alors, en pleine solitude, dans le froid saillant de la nuit obscure. Mais heureusement, à la même époque, et dans un autre domaine, un Lui inventa le papier et tout ce qu'il faut pour écrire dessus. Avec ça au moins, le messager ne risquait plus de se planter dans le message à transmettre, ni de l'oublier. Il pouvait toujours s'en débarrasser, mais il écopait alors de scrupules, des petites bêtes qui vous rongent le dedans de la tête jusqu'à ce que vous les chassiez en rectifiant votre comportement. De plus, une fois arrivé à destination, puisque le papier avait fait le voyage jusqu'au destinataire, à quoi bon demander à l'intermédiaire de le lui lire ? Après tout, c'était peut-être secret, ou indiscret, ou peu importe, de toutes façons, puisque le messager n'avait plus besoin de parler, qu'il s'abstienne et remette le papier en mains propres, donc, plutôt que de satisfaire sa curiosité en le lisant à haute voix.

Et l'Homme inventa le courrier.

L'humanité en resta là bien longtemps, imaginant tous les moyens possibles et imaginables pour empêcher le facteur, comme on l'appelait, de lire le courrier. La technique la plus élaborée est encore utilisée de nos jours. L'enveloppe consiste en un simple bout de papier origamisé, renfermant à l'abri des regards indiscrets le message à transmettre. Et seul le destinataire a le droit de l'ouvrir. En plus, celui-ci connaît bien son rôle : si jamais il recevait un message déjà ouvert, il avait pour consigne de cogner le porteur du message. Et il ne se gênait pas. Dès lors, pour le dédommager des coups perdus, on paya le facteur, et tout fut pour le mieux dans un monde pas trop dégueux. Alors bon, évidemment, le facteur n'était pas toujours très rapide, et plus l'ami était loin, plus le message mettait du temps. Mais c'était déjà pas si mal. Et je dois reconnaître que, moi-même, il m'arrive encore de l'utiliser. En fait, personne ne remit cette idée en cause jusqu'au jour où quelque chose d'imprévu arriva. L'électricité s'était déversée sur l'humanité toute entière, et chaque jour on lui découvrait de nouveaux usages. L'un d'entre eux était une machine capable de transformer un tapotement en sons audibles au bout d'un long tuyau tout fin. En se mettant d'accord sur le rythme des sons et sa signification, on parvenait facilement à se faire comprendre, et presque instantanément, d'un pair situé à des heures de marche de là, pour peu que le câble en question aille jusqu'à lui.

Et l'Homme inventa le télégraphe électrique.

La technique n'avait qu'un seul défaut : il fallait, la première fois, tendre un câble jusqu'au destinataire. Mais ensuite, on pouvait s'en servir pour discuter en temps presque réel, ce qui était bien pratique. Et ensuite, tout s'accéléra. On parvint à transformer la voix en signal électrique, et à la faire réapparaître plus loin, comme par magie. Bien sûr, les gens s'émerveillèrent, comme si c'était merveilleux, mais qu'on lui cachait forcément quelque chose. Pourtant, ils se rendirent compte rapidement qu'ils pouvaient eux-aussi avoir une conversation avec une personne qui n'était pas juste en face d'eux, et, grand progrès, en leur parlant normalement, sans gueuler. D'ailleurs, bien souvent, l'autre était plus loin encore qu'on aurait jamais pu aller pour lui porter le message en personne, et ça aurait pris des plombes d'envoyer un courrier là-bas. De cette manière, au contraire, tout était quasi-instantané. On parlait, comme si de rien n'était, dans une boîte, et la boîte nous répondait, en imitant la voix de notre ami. Au point que certaines personnes ne firent pas tout de suite confiance à cet appareil magique. Régulièrement, ils se retrouvaient pour vérifier que la magie n'avait pas déformé le message, perdant alors tous les avantages de cette nouvelle technologie. Mais ils se lassèrent assez vite, surtout après avoir découvert que les divergences relevées dépendaient surtout de la mémoire et de la bonne foi de l'utilisateur. On commença donc à équiper tout le monde de cette merveilleuse technologie, et il fallut longtemps avant que les pays les plus avancés parviennent à offrir à leurs citoyens de quoi couvrir l'ensemble du territoire avec ces boîtes magiques. Des tonnes de câble s'entrecroisèrent dans toutes les directions, semant chaos et désolation dans les paysages les plus sereins.

Et l'Homme inventa le téléphone.

Mais cette merveille de la technologie exigeait néanmoins que votre correspondant soit devant son équipement au moment où vous vouliez le joindre. Sinon, il fallait réessayer, plus tard. Et encore. Et toujours. Quand par malheur celui-ci avait déménagé, je ne vous raconte pas le temps perdu à tenter de le joindre. Mais on y para rapidement, et puisque tout s'accéléra, accélérons. Un Lui combina la technique d'enregistrement du son récemment inventée avec la boîte magique, formant ainsi une nouvelle machine infernale capable de répondre au téléphone à votre place. Une machine sur laquelle vous deviez expliquer à un correspondant imaginaire que vous n'étiez pas là, alors que vous étiez là, justement, pour lui montrer l'exemple. Et, lorsque vous sortiez, ce robot bizarre se permettait de décrocher le téléphone, de placer les deux ou trois mots que vous lui aviez appris à votre correspondant, avant d'écouter son message pour vous le répéter après. Et malgré les premiers doutes, il fut globalement admis que la méthode était fiable.

Et l'Homme inventa le répondeur.

En fait, il ne s'agissait ni plus ni moins que d'un intermédiaire technologique. Et, parallèlement, l'ordinateur était inventé. Alors, bientôt, on détourna les lignes téléphoniques de leur utilisation pour y raccorder ce nouvel appareil, qui ne demandait même pas qu'on prenne la peine de parler. Tous les ordinateurs du monde furent donc reliés entre eux et s'envoyèrent des messages.

Et l'Homme inventa internet.

Mais d'un autre côté, il ne faudrait pas oublier qu'on parvint à créer des téléphones sans fils. Des machines comme la radio, qu'on peut écouter de n'importe où sans la brancher nulle part, mais en bien plus petit, et qui marchent dans les deux sens. Et alors, l'Homme devint enfin joignable partout, à toute heure, de toutes les manières possibles et imaginables. On pourrait bientôt le voir et lui parler, se tenir en face de lui tout en étant à des milliers de kilomètres. Enfin, l'Homme n'avait plus aucune raison de bouger. Et effectivement, il resta chez lui.


Conclusion : L'évolution, c'est pouvoir communiquer avec le monde entier mais n'avoir personne à qui parler. Avoir un potentiel illimité, et s'en contenter pour ne rien en faire.
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