Cette nuit, j'espère avoir rêvé. Je me réveille affalé dans un canapé, face à des gens qui me sont inconnus. L'ambiance est lourde, la tapisserie écorce. Il n'y a pas beaucoup de lumière, c'est une fin d'après-midi d'été, sans doute. Je parle avec un homme, principalement, grand. Enfin, il me parle, moi, je tourne au radar. Je réponds à ses questions automatiquement, par réflexe, et il commente chacune de mes réponses. Tout est prétexte à me rabaisser, à me faire sentir que je suis un roturier, aimant la vie comme elle vient, pourvu qu'elle se montre sous de bons auspices, lorsque lui s'avère être friand des vraies choses, des bonnes choses, de celles que je n'ai jamais goûté et ne goûterai jamais. De celles que je ne veux même pas goûter, en réalité. Je n'aime rien dans les règles de l'art, et, allez savoir pourquoi, lui, si. Je ne réponds cependant à aucune de ses provocations. Qu'il apprécie le vin tel que tout le monde devrait le boire me laisse parfaitement indifférent, de même qu'il connaisse le meilleur bar à cocktail ou je ne sais quel autre merveille de la région.

Je le laisse parler, espérant qu'il se lasse lui-même.

Mais il s'emballe et semble inarrêtable. Il parle et parle encore, je tente de sortir de la pièce et d'y revenir, mais il demeure imperturbable. Sans que je ne m'en sois rendu compte, nous sommes maintenant sur la terrasse, ou plutôt sur le balcon de sa maison. Une maison en haut d'un arbre au tronc assez épais pour y faire tenir un salon de bonne taille. J'ai la sensation de connaître cet endroit, et cet homme devrait être un de mes amis, mais non, je ne me rappelle de rien. Je lui fait face, chez lui, devant un apéritif, mais il m'est impossible de dire son nom. Il est assis, je suis resté debout. Derrière moi, il y a la cuisine, d'où sa femme, probablement, surgit bientôt, avant de m'y entraîner avec elle. L'homme n'a pas cessé de parler, nous l'entendons encore d'ici. Comme lui, elle est fine, grande et belle. J'aurais du être en train d'admirer ses formes fidèlement épousées par de grands voiles de soie, flottants dans la légère brise estivale. J'aurais du avoir le regard fuyant et les sens secoués par tant d'impudeur. Mais étrangement, je ne suis pas captivé par son corps.

Et c'est son visage, qui lui, me fascine.

Je bois ses quelques paroles, plongeant dans son regard de velours, fondant entre ses lèvres délicates. Puis elle se tait, et me regarde gravement. En un instant, je me retrouve en train de l'embrasser, dans une tornade de fines soies et de ses longs cheveux. Et je suis au coeur même de ce cyclone amoureux, moi, si peu délicat, tellement insignifiant dans un monde aussi féérique que celui de cette princesse. Mes jambes flageolent, mais je reste en l'air, suspendu, comme si le temps lui-même s'était arrêté pour me laisser apprécier cet instant qui me serait peut-être unique. La vague d'émotions m'emporte, et, bientôt, je m'évapore complètement. Il n'y a plus rien de moi, je flotte dans les airs, traverse l'écorce de cette étrange demeure, me perds dans son feuillage et trouve enfin la liberté. Et tout en bas, sur le sol, c'est moi que je vois. Je suis sur un parking, je crois, ou plutôt, non, voilà, c'est un quai de chargement pour semi-remorques. Je discute avec un homme, un autre. Je ne le connais pas non plus. A côté de nous, un camion passe en marche arrière afin d'être chargé.

Je ne comprends pas ce qu'il passe, je ne m'entends même pas, de là haut.

Et avant que j'ai pu me demander comment en savoir plus, me revoilà dans les arbres, dans l'arbre, dans ce nid d'écorce et de sève. La femme est là, silencieuse, triste. Elle n'est plus drapée de soie, mais c'est peut-être plus suggestif encore. L'homme n'est pas là, elle si, mais nous restons debout. Je tremble quand elle s'approche, j'espère, j'ose, mais il ne se passe rien. Elle ne s'offrira pas, pas pour le moment, sa tête est encombrée par de sombres pensées. Je dois l'en libérer. Son mari, c'est lui le problème. Je ne comprends même pas comment cet emmerdeur a bien pu se retrouver avec une telle splendeur. Non que je m'estime à la hauteur, mais lui non plus. Je dois la débarrasser de ce boulet. Alors seulement, elle sera libre, et pourra faire son choix, que j'en fasse partie ou pas. De toutes façons, ça ne la changera pas tellement, elle qui le voit si peu. Comment est-ce possible ? Le cuistre, se croit-il donc tout permis ?

Et bien moi aussi, je vais me permettre.

Me voilà déjà à parcourir des bureaux dans un couloir sombre, un revolver à la main. Je l'entends, cette voix désagréable, ce petit chef meilleur que tout le monde, ce monstre d'égoïsme et de prétention. Il est là, dans une pièce à côté, en réunion avec d'autres personnes. Il faudra peut-être que je les tue aussi, tout dépendra de leurs réactions. Je charge, je me prépare, il ne faut pas que je réfléchisse trop longtemps, mais je veux être sûr de moi, et quelque part, j'hésite encore. Est-ce que je ne vaux pas mieux ? Est-ce que je ne me rabaisse pas à son niveau, et plus bas même, en lui opposant la violence dans sa forme la plus implacable quand lui ne se contente que de mots et d'attitudes ridicules ? Mais que m'arrive-t-il, ce n'est pas un combat de coq que je mène. Je ne suis pas là pour me venger, je ne vais pas vaincre un ennemi, je vais exterminer le geôlier qui a capturé un ange, ce démon sans scrupule, cet être vil et mesquin qui ne mérite rien ici, rien de tout ce qu'il a, et certainement pas de compagnie. Je fais irruption dans la pièce, et actionne la détente sans laisser le temps de la surprise.

Ce n'était pas un affrontement auquel j'aurais pris plaisir, mais seulement une mission, désormais accomplie.

Le choc me ramène dans la maison, instantanément. L'homme est de nouveau là, bien vivant. La scène semble se reproduire, mais je crois saisir une différence. J'ai l'impression de voir à travers l'homme intarissable d'éloges sur lui-même, sa culture, son expérience. La première fois, aurais-je pu le remarquer ? Tout me paraît artificiel. Tout sauf cette femme, qui, de la même manière, m'invite à nouveau dans sa cuisine pour m'embrasser. Son corps, je ne peux pas le voir. En dehors de son visage et de la voix de son époux, tout est embrumé. Je cerne bien la maison dans l'arbre, mais rien d'autre, c'est comme si je ne vivais pas l'instant présent, comme si je n'étais que dans un souvenir qui tournerait en boucle dans ma tête, comme si... comme si tout ceci était vraiment arrivé, et que j'y étais resté piégé, pour l'éternité. Que s'est-il passé après ? Ai-je pu fuir ? Ou bien, cet homme... était-ce moi ? Mon esprit tourmenté se détend soudain, encore empreint de mon histoire, comme un élastique mis au repos après avoir été tendu trop longtemps.

Puis je souris seul, je ne suis plus.
Retour à l'accueil