Tout avait commencé une semaine auparavant. On avait tout d'abord reporté de multiples brûlures chez des baigneurs sortant de l'eau, sans que la cause ne puisse en être découverte. Les enfants, bien entendu, étaient les plus touchés. On avait pensé à une contamination bactérienne ou à une nappe de produits toxiques rabattue sur le bord de mer par la houle, mais aucune conclusion n'avait pu être tirée des innombrables analyses effectuées. Alors, la plage avait été condamnée, ainsi que les voisines. Puis, c'est la côte entière qu'on avait fermée. Les pêcheurs avaient bien grogné au début, mais après qu'ils eurent remarqué qu'il n'y avait plus rien à pêcher, la plupart s'étaient reconvertis. Et les faits s'en étaient tenus là quelques temps. Jusqu'à l'apparition de phénomènes similaires dans d'autres pays avoisinant. L'hiver était passé, l'affaire était oubliée, et personne ne s'y attendait. Les premiers à se jeter à l'eau le regrettèrent de longues minutes, avant de rendre l'âme, à moitié décomposés. Les autorités sanitaires internationales envoyèrent leurs meilleurs scientifiques pour découvrir l'origine du problème. De bon coeur, des centaines d'équipes de chercheurs s'installèrent aux alentours, avides de devenir des précurseurs et de laisser leur nom quelque part dans l'histoire, ce qui fit la joie des commerces locaux, et la peine des riverains. En peu de temps, la rumeur d'une éventuelle contamination des rivières se répandit. Malheureusement, aucune analyse ne permettait de la vérifier. Alors, on observa les animaux. Et, bien qu'on n'en trouva aucun sur le littoral, il en demeurait une bonne quantité aux alentours des cours d'eau, s'y abreuvant sans problème apparant. La population fut rassurée et se contenta de banir toute activité maritime.

Jimmy, lui, n'aime pas la mer. Pourtant, il n'habite qu'à quelques centaines de mètres de celle-ci. C'est là qu'il a grandi, et, même s'il n'a que très peu de relations sociales, il ne voit pas l'intérêt d'un déménagement. De toutes façons, l'environnement l'importe très peu. Enfant de l'informatique, il passe la plupart de son temps scotché à son écran, à profiter des plaisirs de l'abondance en toute insouciance. Tout y est tellement plus simple que dans la réalité. Ce que tu n'aimes pas, tu n'es pas obligé de le supporter pour faire plaisir à ton entourage. Ce que tu veux, tu n'as qu'à le prendre. Puisqu'il y en a une infinité, c'est largement assez pour tout le monde, on aurait tort de se priver. Et tant pis s'il lui arrive plus souvent de récompenser financièrement l'intermédiaire que le créateur. Ce dernier n'avait qu'à lui apporter directement, il aurait même donné plus. Et c'est ainsi que, partagé entre un écran de télévision câblée et un écran d'ordinateur relié à internet, Jimmy égrenne ses journées comme autant de gourmands délices. De temps à autre, il compense le manque de sensations de sa vie par des vidéos drôles, trash ou pornographiques. Avec sa paire de jumelles, il peut aussi observer les gens sur la plage. Et les femmes, surtout. Alors, quand il apprend par un ami qu'à côté de chez lui, un drame est en train d'avoir lieu, il n'hésite pas une seule seconde, et sort son matériel d'observation. Là-bas, sur la côte, des promeneurs avaient reçu un nuage d'embrunts, levé par une rafale de vent.

De sa chambre, Jimmy est parfaitement placé. D'autant plus que les victimes et les observateurs se sont tous mis à couvert sur la place du village en attendant les secours, celle-ci étant encore plus proche de sa fenêtre. Seul bémol, l'attroupement, qui rend difficile l'observation des scènes les plus répugnantes. Celles-là même que Jimmy espère entrevoir avant la fin du spectacle, avide d'images fortes, l'estomac bien accroché par des années à cotoyer des sites répertoriant les photos les plus choquantes de cadavres en tous genre, entiers ou en morceaux, sur place ou à emporter. Alors pourvu qu'ils se poussent ! Si tout le monde regardait de chez lui, chacun verrait bien mieux ! Et ainsi, Jimmy se félicite d'être une personne raisonnable et responsable, dont les choix se trouvent être bien meilleurs que ceux de ses contemporains. Là ! Je l'ai vu, hi hi ! Elle a la joue qui tombe et un oeil tout blanc, c'est dégueux, ha ha ! L'autre n'a qu'une oreille abîmée visiblement. Enfin, pour l'instant, mais avec un peu de chance... Le gamin par contre, je ne pense pas qu'on puisse faire quelque chose pour lui. Il n'a plus de mains ni de visage, et il ne bouge même pas. Pourtant ça doit être sacrément douloureux. Il est probablement déjà mort.

Le spectacle dure encore quelques minutes avant que les secours n'arrivent. Le temps s'est bien couvert, et, la nuit approchant à grands pas, Jimmy a de plus en plus de mal à voir. Par chance, les secours apportent avec eux un très bon éclairage qui va permettre à Jimmy de faire le point sur la situation. En plus, ils demandent à la foule de s'écarter, lui laissant un angle de vue quasiment parfait. Il ne lui manquerait plus que le pop-corn, s'il avait eu de l'appétit. L'enfant est emballé dans un sac, il n'y a visiblement rien à faire. La femme, elle, est encore vivante. Mais elle est totalement défigurée, et on tente autant que possible d'appaiser ses blessures en y faisant couler de l'eau saine, afin de nettoyer les plaies et de diluer le mal, quel qu'il soit. Puis, devant l'étendu des dégats, on la sédate et on l'emmène dans l'ambulance. Son mari, lui, a perdu son oreille, mais est encore capable de tenir debout, même si la douleur le fait amèrement grimacer. On le fait grimper dans l'ambulance à son tour. La pluie s'est levée, comme pour fermer le rideau sur les événements de la soirée. La séance est terminée.

Jimmy s'apprête à ranger son matériel lorsqu'il entend crier. Un cri d'effroi qui lui glace le sang. C'est que sur les images glanées sur internet, il n'y a pas le son, et Jimmy y est resté très sensible. Le hurlement lui avait communiqué ce que des sanglots ou une vision d'horreur n'avait pas pu faire, de l'empathie. Un peu de compassion pour celui qui souffre. Un autre cri retentit, et encore, et chacun d'entre eux est comme une décharge électrique pour Jimmy. En un instant, il a ressorti ses jumelles et scrute la place pour trouver l'origine de ces plaintes désespérées. Et à travers le rideau de pluie, il parvient à poser ses yeux sur l'épicentre de la souffrance. Les badeaux venus observer semblent touchés à leur tour. Mais dans des proportions telles qu'une simple contagion semble peu vraisemblable. Et puis, on a jamais rapporté de phénomène de contamination, sauf par contact et dans des proportions bien moindre que la première victime. Et là, devant lui, un groupe entier de personnes semble être en train de se décomposer à une vitesse hallucinante. Jimmy croit rêver, tellement ce qu'il voit s'avère étrange.

Puis, il comprend. D'abord, une plage, puis deux, toute la côte, et ainsi de suite, mais pas les rivières. Peut-être parce que le courant nuisait à l'expansion de la "nappe" nocive. Puis, des embruns avaient volé, touchant des passants. Si ce mal est capable de s'envoler avec des gouttes d'eau, pourquoi ne le ferait-il pas avec l'évaporation pour retomber en pluie ensuite ? On a déjà vu des pluies acides, destructrices, et on ne sait toujours pas de quoi cette calamité est faite. S'il s'agit d'un simple composé chimique non identifié... Putain, il faut prévenir tout le monde ! Mais par qui commencer, et comment s'y prendre ? Déjà, la pluie ruisselle sur la vitre d'un Jimmy de plus en plus angoissé. Et si cette saloperie s'infiltrait ? Et si elle bouffait la maison ? Jimmy rechausse ses jumelles pour observer la place. Des gens, il ne reste rien, et des arbres, plus grand chose. Les maisons ont l'air intactes, excepté quelques poutres et portes ravagées. Heureusement pour lui, sa fenêtre est dotée d'une huisserie en plastique. Dans la rue, tout le monde n'a pas sa chance, et des vitres se brisent au sol, après avoir été complètement isolées de leur montant. D'autres fenêtres, à petits carreaux, se décomposent en rythme, laissant choir leurs plaques de verre l'une après l'autre. Puis, c'est au tour des poteaux électriques, en bois, d'abandonner la lutte. Les lampadaires, eux, semblent mieux résister, mais pas leurs câbles, qui fondent, et plongent bientôt la ville dans l'obscurité la plus totale.

Lorsque la panique de Jimmy se calme, il en profite pour se précipiter sur son téléphone portable. Mais qui va-t-il appeler ? Les secours ? Ils ne pourront pas venir. Un ami ? Il ne pourra pas l'aider, et il aura peut-être même plus de problèmes que lui. Jimmy n'a même pas d'annuaires, habitué à les consulter en ligne. Alors, il attend. Bientôt, le joint de la fenêtre cèdera et le vent glacial s'engouffrera. Il drainera quelques gouttes qui iront s'échouer sur Jimmy. A moins que le liquide corrosif ne parvienne jusqu'à lui par un autre biais. Comme s'il le cherchait, comme s'il était venu pour lui, pour lui faire du mal, pour le dissoudre, après lui avoir montré sur d'autres ce qu'il allait lui faire à lui aussi. Sa main reçoit quelque chose. Un morceau, une miette, tombée tout droit du plafond. Juste après, elle commence à le brûler. Est-ce une douleur induite par sa peur paranoïaque, ou a-t-il vraiment mal ? Jimmy se précipite dans la salle de bain mitoyenne, mais quand il ouvre la porte, le velux se décroche, prêt à tomber, innondant la pièce d'eau de pluie. Immédiatement, il la referme, et entend le double vitrage s'écraser contre la robinetterie du lavabo. Quelle chance que la pièce soit conçue de manière à éviter les dégats des eaux. Au moins, la maison ne risque pas l'innondation par cette horreur. Par contre, la main de Jimmy est toujours douloureuse. Alors, Jimmy descend au rez-de-chaussée. La porte d'entrée est tombée et le hall est trempé. Il se réfugie donc à la cave.

A l'abri dans les fondations, Jimmy réfléchit. La lumière du soleil ne parvient pas jusqu'ici, et il est obligé de s'éclairer à la lampe. D'un côté, cela signifie qu'il n'y a pas d'accès direct vers l'extérieur, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Mais d'un autre, les batteries de la lampe ne sont pas éternelles, et il a toujours mal à la main. C'est pourquoi il décide de remonter, afin de garder la cave comme dernier recours. Il part s'installer dans la salle de bain d'en bas, et se lave les mains avec vigueur, pour se soulager. L'une d'elles en gardera une rougeur vive très supportable. Et après quelques heures passées dans la baignoire à scruter les murs à la recherche de la moindre petite infiltration, Jimmy tente une sortie. Dehors, la pluie s'est calmée, et le jour se lève. Tout ce qui n'est pas décomposé est trempé. Dans l'entrée de la maison, le carrelage n'est plus cimenté. D'ailleurs, les pierres de la maison ne le sont plus non plus. En haut de l'escalier, une flaque d'eau est passée par dessous la porte de sa chambre, dévorant le parquet qui s'y trouvait. Jimmy a tout juste la place de passer pour ouvrir la salle de bain. Celle-ci est complètement relookée version chaos post-apocalyptique. La porte elle-même, sur son autre face, est rongée par les projections. Il s'en est sorti, mais in extremis. Et le reste de sa vie s'annonce d'ores et déjà bien compliqué.

1/ Alors, Jimmy redescend. Il s'installe dans le salon, pratiquement épargné par la terrasse qui le borde. Qui le bordait, en fait. La bibliothèque est intacte et, ne pouvant ni sortir ni utiliser le moindre appareil électrique, Jimmy redécouvre les joies de la lecture. Quand il a faim, il part à la cave chercher une conserve, qu'il chauffe sur un petit réchaud à gaz de camping. Sa soif, il l'étanche avec de l'eau minérale. Lorsque la nuit vient, il tente de dormir, gardant à l'esprit sa pleine vulnérabilité. Ainsi, quelques jours se passent. Jusqu'à ce qu'un matin, ce qu'il n'aurait jamais cru possible arriva. Jimmy se sentit sale. Alors, il se rendit dans la salle de bain, remplit le lavabo avec précaution, et y plongea un livre qu'il avait terminé avant de retourner à ses lectures. Une heure après, il alla relever le résultat de son expérience. L'encre était bien dissoute, mais pas le papier. Il plongea d'abord un doigt dans l'eau. Puis deux, et la main entière. Il sortit le livre, vida le lavabo, et fit couler de l'eau sur sa peau. Rien ne se passa. L'eau du robinet était saine. Enfin une bonne nouvelle. Jimmy prit de vieilles fringues dans un placard, celui de sa chambre n'étant pas vraiment accessible, et se délecta d'une bonne douche, savourant l'eau ruisselant sur sa peau. Il se permit même de traîner un peu. Et, lorsque la purge des tuyauteries fut terminée, il eut à peine le temps de ressentir une vive douleur l'envelopper avant de couler rejoindre les eaux usées.

2/ En quelques semaines à peine, la planète entière est devenue stérile. La vie qui faisait sa richesse a totalement disparu. Plus d'animaux, plus de végétaux, ni rien d'autre d'ailleurs. Tout composé chimique est réduit à sa plus simple expression. L'eau des océans est limpide. Le ciel est bleu. La terre est glabre. Et plus rien ne bouge. La planète a retrouvé sa pureté. L'erreur est réparée. La vie, amât grouillant de parasites, exception excitée, destructrice de quiétude, n'est plus. L'univers s'en est débarrassé. Non pas par volonté, mais par nécessité. La nature va presque toujours au plus simple. La vie telle que nous la connaissons n'est qu'une de ses nombreuses tentatives ratées de création d'une beauté autonome. Dorénavant, elle sait qu'il ne faut pas laisser les choses se faire toutes seules. Celles-ci ne pourraient avoir la sagesse de s'organiser convenablement, et il faut repartir de zéro lorsque ça dérape. Et cette vie là est allée tellement vite qu'elle aurait presque pu lui échapper pour se répandre à travers le cosmos. C'était moins une.
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