Marie était une femme au foyer dévouée. Depuis longtemps, elle avait abandonné tout projet professionnel pour se consacrer à une famille frappée de malchance, la sienne. Le plus grand de ses fils souffrant d'une leucémie et l'autre étant autiste, elle ne pouvait se résoudre à les abandonner entre les mains de personnel médical dénué de toute chaleur maternelle. Par chance, son mari la soutenait et gagnait suffisament bien sa vie pour qu'elle n'eut pas à se soucier de problèmes financiers. Sa journée, elle la passait donc entre l'école de son cadet, le chevet de son aîné, et, parfois, celui de sa mère, dont la vie était maintenant pratiquement consumée. Ne prenant même pas le temps de prendre soin d'elle plus que nécessaire, il lui arrivait de sauter un repas ou de ne pas dormir de la nuit, selon les urgences de la journée. Elle avait perdu la foi et se contentait désormais de maintenir le plus de cohérence possible entre tous les membres de sa famille. Une tâche pénible lorsqu'on est confronté à plusieurs personnes dont la mobilité se trouve réduite par une médication exigeante, mais néanmoins facilitée par l'emménagement récent dans une maison proche de l'hopital. Elle y passait donc le temps nécessaire, chaque jour, sans compter. Une telle abnégation lui était venue après la disparition de son frère, quelques années auparavant, dans un pays touristique du tiers monde.

Ce jour là, Marie avait eu un peu de répis pour s'occuper du foyer, et rentrait des courses. Une fois les produits frais rangés, elle s'accorda une pause bien méritée et fit du thé. Pendant qu'elle buvait, elle utilisait sa main libre pour continuer le rangement, produit par produit. Jusqu'à ce qu'elle bute sur un objet métallique qu'elle sortit du sac avec perplexité. Dans sa main se trouvait une petite boîte très finement ouvragée, le genre d'objet de décoration qu'on trouve dans des magasins spécialisés et qui coûtent plutôt cher. Alors, elle sortit le ticket de caisse pour vérifier, mais aucune ligne n'en faisait mention. Marie remarqua cependant que la phrase de fin était originale. "Votre supermarché vous informe de l'importance de faire le bon choix." Voilà que les commerçants se mettaient à faire de la publicité poétique énigmatique en prose maintenant. Peu importe. Marie revint sur la boîte métallique. Comment était-elle arrivée là, au fond d'un sac, sans qu'elle l'ait achetée ? Et surtout, la place de quel indispensable produit avait-elle prise ? Marie observa l'objet de part et d'autre, et le retourna. En dessous, il y avait un petit message, gravé dans le métal, et qui lui semblait adressé. "Pour le bonheur de votre famille, il vous suffit de souhaiter utile." Le mystère était-il à ce point à la mode dans la publicité pour qu'on le resserve à toutes les sauces ? Lorsque Marie reposa la boîte sur la table, elle remarqua une autre gravure l'incitant, à la manière d'une ouverture facile, d' "Ouvrir ici". Marie n'était pas très curieuse, mais puisqu'on lui demandait, elle s'exécuta.

Du nuage qui s'échappa de la boîte ne resta bientôt plus qu'un petit personnage tout fin qui prit immédiatement les devants.
- Bonjour, maîtresse !
- Houla, je me disais bien que ce thé avait un goût bizarre.
- Ce que j'aime dire cette phrase : "Bonjour, maîtresse !". Il y a tellement de promesses dans ces deux mots. Quel dommage que notre format diffère.
- Je crois que je vais m'asseoir, j'ai la tête qui tourne.
- Tu sais poupée, il te suffit de le demander, et je peux très bien devenir un homme comme les autres. Enfin, en mieux, bien entendu.
- Bon, alors, allons-y, tu es quoi toi ?
- Moi ? Un génie. D'ailleurs, je suis génial.
- Et que... qu'est-ce que je suis en train de faire ?
- Tu me parles maîtresse. On communique. Avec commu, comme communion, et...
- Mais pourquoi es-tu là ?
- Et bien parce que tu m'as libéré !
- La boîte est à toi ?
- En quelques sortes. Et moi, je suis tout à toi !
- Et que dois-je faire avec toi ?
- Fais de moi ce que tu veux...
- Attends un peu. Tu n'as jamais rencontré personne ?
- C'est-à-dire ? J'ai eu d'autres maître, si.
- Et comment... qu'ont-ils fait pour... enfin je veux dire...
- Je vois très bien ce que tu veux dire. Tu veux que je parte c'est ça ?
- Oui ! Enfin, non, je ne voudrais pas être désagréable désolé, mais j'ai beaucoup à faire et...
- Je suis au courant. Dans ce cas, il va te falloir faire un voeu.
- Un... voeu ? Tu veux que je fasse un voeu ? Mais pourquoi faire ?
- Pour que je le réalise, tiens ! Tu sais, il n'est pas encore trop tard pour me demander de devenir un homme, un vrai !
- Tu peux exaucer les voeux ?
- Et bien techniquement oui. Un voeu. A chaque maître. Largement suffisant.
- Mais... c'est formidable !
- Est-ce que ça signifie que c'est non, pour la taille réelle ?
- Et comment ta boîte est-elle arrivée au beau milieu de mes courses ?
- Je ne sais pas. Je ne suis aucunement responsable de ce qu'il se passe lorsque je suis dans ma boîte. Peut-être mon précédent maître t'aura choisie pour être la prochaine à voir son voeu le plus cher se réaliser ! Un amant digne de ce nom peut-être ?
- Le précédent... Je le connais peut-être ! Qui était-ce ?
- Bon, écoute Marie, tu es bien gentille...
- Comment sais-tu mon nom ?
- Je te l'ai dit, je suis génial ! La vie doit vraiment être magique à mes côtés.
- Bon alors que dois-je faire pour l'avoir ce voeu ?
- Je te trouve bien pressée soudain.
- Allez, dis-moi !
- Il te suffit de dire la formule consacrée.
- Qui est ?
- "Cher Génie, qui m'est si dévoué, écoute mon souhait. Je veux..." que tu m'envoies au septième ciel par exemple.
- C'est merveilleux !
- Y'a des chances, tu ne seras pas déçue je te promets. Allez vas-y !
- Alors. Cher génie, qui m'est si dévoué, écoute mon souhait. Je veux ne jamais voir mourir ceux que j'aime !

Aussitôt après, le génie disparaît par là où il était venu, à l'aide du même nuage dont le film serait diffusé à l'envers. Puis, une voix caverneuse filtre à travers la boîte, une voix d'une puissance remarquable qui ferait presque trembler les murs.
"Ô ma Maîtresse ! Vous avez formulé votre souhait, il est désormais exaucé."
Mais rien ne sembla changer. Excepté la petite boîte, qui avait disparu. Marie resta assise, éberluée. Avait-elle rêvé ? Venait-elle de se réveiller ? Ca ne serait pas si étonnant. Pourtant, ça semblait tellement réel ! Marie laissa ses pensées se disperser entre souvenirs et fantasmes jusqu'à ce que le téléphone ne vienne la ramener à la réalité. Elle se rendit jusqu'à lui et reconnut le numéro de l'hôpital. Elle décrocha le coeur battant, partagée entre le rétablissement de son fils ou la complication de sa maladie. Le docteur, à l'autre bout du fil, la rassura. Il n'y avait rien de grave, mais il fallait qu'elle vienne rapidement. Son fils allait mieux pour le moment, et elle pourrait profiter de quelques instants avec lui sans souffrances. Marie se prépara à la vitesse de l'éclair, n'osant pas croire au rétablissement de son fils, mais espérant que son rêve serait prémonitoire, ou révélateur d'une amélioration concrète de son état de santé. Puis, elle se précipita vers la porte d'entrée, prit sa veste, oublia son sac, sortit, et, ne pouvant fermer la porte, rentra, alla chercher son sac à main, et ressortit. Elle ferma la porte d'un geste prompt, et entreprit d'enfiler sa veste en traversant la rue. Elle ne vit donc même pas l'ambulance qui la renversa, pas plus qu'elle ne l'entendit. Le véhicule s'immobilisa, et personne ne fit remarquer l'ironie de la situation.

Le corps de Marie, d'en dessous du véhicule, ne fonctionnait plus. Les médecins appelèrent du renfort pour tenter de l'en sortir sans l'endommager plus. Mais en attendant, personne ne fit attention au petit personnage qui était apparu sur la tête de Marie, et faisait bien attention de ne pas tâcher de sang ses petits vêtements.
- Alors ? Heureuse ? Tes parents ne t'ont jamais appris à regarder avant de traverser ? Tu étais tellement dans ta bulle que tu n'as même pas eu le réflexe qui t'a suivi toute ta vie : faire attention à la circulation. Je ne pensais pas t'avoir captivée à ce point. Bon, je l'avais espéré, secrètement, mais quand même, c'est arrivé si vite. Rien que de me dire que je suis peut-être la dernière "personne" à laquelle tu as pensé, ça me fait des frissons tout partout. En tous cas, ton voeu est exaucé, on pourra pas dire que je ne tiens pas mes promesses. Peut-être pas comme tu l'imaginais, certes, mais maintenant tu ne verras jamais les gens que tu aimes mourir. Si tu avais seulement pris le temps d'y réfléchir, tu aurais remarqué que si jamais personne ne meurt, c'est vite le bordel. Et que fatalement, la seule façon pour que tu ne vois jamais personne mourir, c'était soit de faire en sorte qu'ils meurent loin de tes yeux, mais c'était mesquin, et je n'ai pas que ça à faire. Soit que tu sois la première à partir. Et paf, l'ambulance. Amusant, non ? Enfin moi je trouve. Et toi, tu t'en fous j'imagine, de là où t'es. Je me demande bien comment ils vont faire sans toi. Peu importe, moi, j'ai terminé mon boulot de toutes façons. On s'est bien amusés, mais je dois y aller. Salut !

Moralité : l'émotion ne doit jamais vous empêcher de regarder des deux côtés avant de traverser la route. Sauf si c'est un sens unique, mais ne vous trompez pas de côté.
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