Chers lecteurs,


Vous êtes chaque jour moins nombreux à vous plaindre de la vie. On déplore dans vos rangs de nombreuses pertes de vie, ce qui fait autant de râleurs en moins. Selon certains, la vie serait de moeurs légères, et selon d'autres, elle ne serait qu'excretion anale, mais peut-être est-ce simplement parce que ceux-ci broient du noir. Mais la vie, finalement, ce n'est rien d'autre qu'un ensemble de vases communiquants unidirectionnels à effet Joule. Je m'explique. Vous avez parfois l'impression de tout donner, et pourtant, de ne rien obtenir en retour. Peut-être est-ce parce que vous avez plus à donner que les autres. Votre richesse, qui ne s'entend pas nécessairement d'un point de vue pécunier, vous place en altitude sur le massif de l'existence, et votre générosité ne peux que très difficilement vous être renvoyée, de là-haut où vous êtes. Vous comprenez ? Bien, ça, c'est pour le coup des vases communiquants. Sauf que voilà, tout ceci est de votre point de vue ! Et c'est là qu'intervient l'effet Joule. Les personnes à qui vous donnez trouvent ça naturel, et ne jugent pas nécessaire de vous rendre la pareille. Par contre, le jour où ils feront preuve de générosité, ils seront comme vous, dans l'espoir qu'on leur soit reconnaissant. Chaque acte de générosité est ainsi gaspillé dans l'océan des relations sociales, faisant s'échauffer les consciences, d'où l'effet Joule. Et alors, la vie devient bien cette grosse soupe fécale bien chaude qui vous enveloppe le corps, loin de toute savonette.

Ainsi, la vie ne vaut pas le coup d'être vécue. Et par temps de crise, elle n'en vaut pas toujours le coût non plus. Quand en plus La Fuite du Cerceau lâche et décroche, la catastrophe semble inévitable. Et oui, je sais bien, je n'ai pas été très fidèle au poste (ni au post, donc) ces derniers temps, mais vous savez ce que c'est. Plus on parle, et moins on vous répond, logique. J'ai donc calculé qu'à mesure d'un quart d'heure hebdromadaire (parce qu'il y en a qui bossent*) grand maximum que chaque visiteur peut consacrer à mes textes, chacun ne peut alors lire qu'un ou deux textes, avant de s'en aller parcourir de plus vertes pages. Puis faut dire aussi que question verdure, par ici, on est pas gâtés... Dès lors, des soixante visites quotidiennes, pas une seule n'aboutit à un commentaire. D'où ma théorie. Plus tu parles, moins on te répond. J'ai donc décidé de calmer le jeu un peu, pour vous laisser le temps. Et encore, l'aurez-vous ?

L'aurez-vous, le temps, les survivants ? Et je dis ça dans les deux sens du terme survivant. Entre les suicidés, les déprimés, et les autres, y'en a pas, ah bon, alors voilà, que restera-t-il de ce monde d'ici quelques jours, mois, années, big bangs ? Devant une baisse de moral pareille, force est de constater que le plus urgent pour chacun d'entre vous, c'est de se plaindre. Et je ne m'en plains pas. Enfin, si, moi le premier, que suis-je en train de faire d'autre sinon ? Mais bon, chacun, voyant les autres se plaindre, se rallie à la cause commune de "Ma vie mon étron" ou, s'il a l'âme rebelle, de "L'étron des autres, je veux pas le savoir". Se plaindre des plaintes, n'est-ce pas là le summum du raffinement en matière de jérémiades. Et tous rivalisent d'ingéniosité pour rendre leur brique plus luisante que celle des autres dans la construction de l'autel de l'égoïsme, oeuvre architecturale improbable dont l'édification permanente devrait bientôt nous permettre de poser le pied sur une autre planète, dans une autre galaxie. Un pied tout ce qu'il y a de plus abstrait, eut égard à l'objectivité des débats. Rien que les philosophes modernes francophones nous portent déjà au delà du système solaire, le reste est vite parcouru. Par ce pavé, et, disons-le, par toute mon oeuvre, je participe avec joie à cette formidable initiative qui portera notre parole commune aux confins de l'univers : "Moi, je.". Une véritable invitation au voyage pour les quelques espèces vivantes indigènes que notre tour de Babel galactique croisera à la faveur de la rotation terrestre.

Non mais franchement, je serais né d'une espèce civilisé, disons, par exemple, pas un humain, et je recevrais un coup de tour de Babel dans le coin de la tronche pour m'informer qu'une civilisation barbare est parvenue à venir jusqu'à moi pour me révéler que "Moi, je.", et bien je peux vous dire que je resterais chez moi. A moins d'avoir un petit creux bien entendu. Bref, globalement, la vie de chacun n'a aucun intérêt, c'est tout. Pas le moindre petit morceau. Tout individu dépend de tous les autres, à plus ou moins grande échelle. Pour établir le contact avec une autre forme d'intelligence, ce n'est pas en parlant de nous en temps qu'individu qu'on y parviendra, à moins de vouloir faire passer notre communication pour un menu et notre planète pour une escale gastronomique sur la route des étoiles, troisième à droite au feu tricolore. Je vous conseille la cuisse, très goûtue.

Remarquez, si on devait vraiment offrir une image honnête de notre civilisation à un extra-terrestre, j'imagine que son premier réflexe serait, selon ses capacités : 1/ s'éloigner, fuir, aussi loin que possible, avant même d'avoir fini le goûter, ou 2/ débarquer sur Terre, caresser un chaton, faire risette à une otarie, détruire l'humanité, et danser avec les ours polaires. Du coup, finalement, le "Moi, je.", c'est peut-être pas une mauvaise idée. En fait, on est tous des gros nuls, tous autant qu'on est, et puis c'est tout. Alors je ne vous salue pas, bande de larves, et j'espère que nous allons tous nous faire ratatiner la gueule par une météorite géante avec panneaux arrières et renforts latéraux. Vous ne méritez pas mieux, et moi non plus**.


Belliqueusement,
Stabbquadd.


PS : Belliqueusement, et pourtant, la guerre, c'est pas beau. Paradoxe, paradoxe, est-ce que j'ai une gueule de paradoxe, etc...


* Vous n'imaginez pas à quel point j'aime cet humour, alors qu'il est vraiment pathétique. Décidément, non, nous ne sommes définitivement pas tous égaux.

** Vous aurez peut-être décelé une touche de misanthropie dans ce dernier paragraphe. Ce n'était pas volontaire. Je m'étais mis à la place d'une espèce intelligente juste avant, et j'en avais simplement gardé quelques traces. Et maintenant que j'y pense, en fait, je vous aime. Oui, parce que dieu est amour et que l'amour, c'est bien***.

*** Mais allez tous vous faire foutre quand même.
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