Suite à un différend avec son patron et au décès accidentel d'un de ses collègues dans une explosion, Yvan est chargé de recruter un remplaçant au défunt. Il a donc convié plusieurs candidats à se présenter, dès l'aube, aux bureaux de la société. Lui n'arrivera qu'aux alentours de la pause du matin, qu'il prendra volontier. Puis, il se dirige vers la salle d'attente, ouvre la porte, et fait du regard le tour des candidats. L'un d'eux se manifeste.
- Je crois que c'est à moi, j'avais rendez-vous à cinq heure trente !
- Comme tout le monde monsieur.
- Mais il est déjà dix heures trente !
- Comme pour tout le monde monsieur.
- Et bien, je suis arrivé en premier, à cinq heure quinze très exactement !
- Dans ce cas, veuillez me suivre.
L'impatient se lève et rejoint Yvan, qui le précède dans les couloirs. Yvan lui présente ses excuses, et évoque un soucis de logistique. Le candidat prend de l'assurance, et la discussion tourne en sa faveur. Il sent qu'il a ses chances, en faisant preuve d'un tel professionnalisme, tout en n'oubliant pas ce petit côté argumentaire et audacieux que les patrons et les DRH recherchent activement chez leurs employés. Pour lui, c'est un match, et il doit marquer des points. Il est donc fier de lui lorsqu'il fait remarquer à Yvan que le trajet semble s'éterniser et qu'une meilleure organisation des bureaux pourrait permettre de substancielles économies de temps. Yvan le flatte, et le candidat se déchaîne, plein d'enthousiasme. Alors qu'il le fixe des yeux en lui parlant, Yvan lui tient la porte.
- Je vous en prie.
- Oh, meeeeeercredi...
- Pardon, mauvaise porte.
- ...
- Bon, en attendant que vous remontiez les cinq étages, je vais recevoir un autre candidat.
- ...
- Mais ne vous inquiétez pas, je laisse la porte ouverte.

Yvan retourne dans la salle d'attente.
- C'est à mon tour.
- Vous êtes sûr ?
- Et bien... oui, je crois.
- Et qu'attendez-vous de moi ?
- Je ne sais pas, un entretien, comme convenu !
- Vous voulez que je vous pose une question ?
- Oui, voilà, c'est ça !
- D'accord. Est-ce que la pause est importante pour vous ?
- Et bien, oui, si elle ne vient pas interrompre le travail dans un moment inadéquat, elle permet de...
- Et seriez vous prêt à mourir pour aller en pause, et inversement ?
- Je ne vois pas bien où vous voulez en venir.
- Moi non plus, c'est pareil pour vous, ce n'est pas une réponse.
- Et bien, disons que non alors.
- Ah, et pour être embauché ?
- Mais en admettant, si je meurs, je ne pourrais pas travailler !
- Vous voulez dire que vous ne pourriez pas concilier votre mort personnelle avec votre travail ?
- Mais ? Bien sûr que non, qui le pourrait ?
- Nous ne sommes pas là pour parler des autres, mais de vous.
- Euh, oui, mais... Attendez, qu'est-il arrivé au précédent candidat, vous êtes revenu bien rapidement !
- J'ai pris l'ascenseur... moi.
- Je crois que je ferais mieux d'y aller, je vous remercie, et à bientôt.
- Attention à l'interrupteur dans le couloir.
- Oui, c'est ça, au revoir.
Yvan se tourne alors vers les autres candidats.
- Quelqu'un d'autre veut s'en aller ?
Un coup de feu retentit.
- Ah, je l'avais prévenu. Alors ? Personne ? Bien, ça m'évitera de perdre mon temps. Je reviens.
Yvan quitte la pièce, enjambe un corps et se rend au bureau du patron.

- Ah, Yvan, alors, comment ça se passe pour le recrutement ?
- Les gens sont bizarres.
- Ah ? Euh, vous n'êtes pas mal non plus dans votre genre, vous savez.
- Merci patron, mais notre amour est impossible, vous savez bien que je vous déteste.
- Avez-vous retenu des candidats ?
- Oui, deux.
- C'est super ! Je ne pensais pas que vous réussiriez.
- Oh, c'est un travail d'équipe vous savez. Ils n'étaient pas très attentifs, c'était facile de les retenir.
- Qu'entendez-vous par retenir exactement ?
- Retenir, c'est comme garder. Ils ne repartiront pas.
- Yvan ! Ne me dites pas que vous avez recommencé !
- Mais quoi, ce sont deux accidents.
- Il va encore falloir que j'envoies des condoléances aux familles. J'ai parfois l'impression de travailler au ministère de la défense avec vous.
- Je peux le faire si vous voulez.
- Et bien... ça allègerait leur peine, c'est certain. Mais pas dans le bon sens du terme, jen ai peur. Et puis, je ne connais pas votre définition de la "famille", et je préfère éviter un génocide.
- Comme vous voudrez.
- Bon, essayez d'en garder un en vie pour qu'on puisse le coller à la place de Fred.
- Vous pouvez compter sur moi.
- Non merci, je préfère ma propre calculatrice, c'est plus sûr.
- Bien, à plus tard.

Sur ces mots, Yvan retourne à la salle d'attente, dans laquelle se trouvent encore deux candidats, dont un qui n'était pas là avant.
- Tiens, vous venez d'arriver ?
- Oui. J'ai eu du mal à me lever.
- Vous avez cinq heures de retard.
- C'est tout ? Ca va alors. A partir de quinze heures ça peut devenir gênant. Souvent, il n'y a plus personne dans les bureaux.
- Ca vous est déjà arrivé ?
- Ca m'arrive souvent... mais, pourquoi me lancez-vous des cacahuètes ?
- Et pourquoi me les renvoyez-vous ?
- Je m'adapte.
- Très importante qualité. Vous devriez le noter sur votre CV.
- C'est ce que j'ai fait. Vous l'avez lu ?
- Non, c'est long à lire ces trucs là.
- Pas le mien, il est optimisé, tenez.
Yvan prend la feuille. Dessus, en dessous des coordonnées de son auteur, il est écrit "Compétences : je m'adapte". Rien d'autre. Yvan se tourne alors vers l'autre candidat.
- C'est à votre tour je crois.
- Et bien, oui, en effet.
- Venez avec moi.

Quelques heures après, Yvan est dans le bureau du patron. Il est bientôt seize heures, et il lui fait son compte-rendu avant de partir.
- C'est bon patron, je vous ai trouvé un remplaçant pour Fred, et il est encore en vie.
- Très bien, et... où est-il ?
- J'ai fait comme vous aviez dit, je l'ai collé à la place de Fred.
- Mais Fred n'avait plus de bureau, tout a explosé.
- Je sais bien, la place de Fred n'est plus là.
- Vous voulez dire que vous l'avez collé à la place actuelle de Fred ?
- Oui, c'est pas ce que vous vouliez ?
- Mais... Fred est au cimetière maintenant !
- Voilà. Il a fallu beaucoup de colle, le béton, c'est pas très adhérent. Par contre, je me suis fait un ami. On devrait l'embaucher, cet homme est vraiment plein de qualités.
- Que sait-il faire ?
- Envoyer des cacahuètes.
- Et à part ça ?
- Il s'adapte. Comme moi un peu.
- C'est bien ce que je pensais. Je crois que ça ira comme ça.
- Très bien, je vais lui annoncer la bonne nouvelle.
- Mais...
Mais Yvan est déjà ressorti du bureau.
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