Il est curieux de constater les réflexes moralisateurs de bon nombre de personnes ayant dévoué leur vie à suivre la piste que d'autres ont tracé pour elles.

Le schéma est simple et se répète à l'infini. Toute personne n'entrant pas dans ce diagramme est, à les entendre parler, une honte pour l'humanité toute entière. Tout commence par une case départ qui dépend de l'aisance des parents. Avec du pognon, cette case départ sera les études. Sinon, ce sera l'apprentissage d'un métier. Mais inévitablement, les cases suivantes s'enchaînent, pratiquement toujours dans le même ordre :

trouver un travail > acheter une voiture > se marier > acheter une maison > faire des enfants > retraite > mort

Les médias participent à la propagation de cette idée que ce chemin de vie est normal et mérite le respect parce qu'il flatte la bien-pensance.

 

Notre société ne restreint-elle pas toutes les étapes naturelles de la vie d'un Homme à ceux et seulement ceux qui auront suivi ce cheminement ? Essayez de trouver un appartement si vous n'êtes pas en CDI. Essayer d'acheter une voiture ou une maison. Et comment toucher une retraite lorsqu'on s'est rendu d'utilité publique en étant bénévole, en apportant des sourires et du bonheur aux gens dans la détresse sociale, parfois ceux-là même qui vous riront au nez le lendemain parce que vous n'avez pas d'emploi salarié, et vous reprocheront d'être un parasite de la société parce que vous touchez le quart de son salaire à lui en prestations sociales. Votre vie peut être la plus précieuse des vies, elle peut être celle qui en illumine des centaines d'autres, celle qui allège la souffrance ressentie par les âmes laborieuses, vous pouvez être un de ces héros du quotidien dont on se rappelle avec le sourire des années après. Mais vous n'êtes rien si vous n'avez pas d'activité salariée, ce qui implique généralement une activité basée sur la concurence, et donc l'écrasement des autres, la compétition à la compétitivité, le plongeon dans les affres du bon marché, de la mauvaise qualité, et finalement de la production de produits polluants, inutiles, encombrants et hors de prix. Le marché est le pilier de ce système de glorification du Travail, en dehors duquel chaque individu n'est rien et ne vaut plus rien. Ainsi, celui qui ne participe pas au système est considéré comme un nuisible, même si ceux qui lui font ce reproche sont finalement payés pour nuire à l'humanité toute entière !


Par ailleurs, et pour en revenir à notre schéma de vie imposé, ne dit-on pas "un mari exemplaire" d'un homme qui sera attentionné, dévoué et obéissant jusqu'aux limites de la déraison, et aura passé toute sa vie avec la même femme ? Pourtant, s'il assumait son humanité en entier, l'homme ne devrait pas avoir à renier les sentiments en contradiction avec ce "comportement exemplaire", comme par exemple ceux que lui inspireront inévitablement d'autres femmes au cours de sa vie. Pourtant, la séparation est très mal vue et fortement découragée. Si vous percevez des aides au logement, sachez qu'une séparation est sanctionnée par un ou plusieurs mois sans prestations de logement. De plus, vous percevrez moins en vivant seul que lorsque vous étiez deux pour payer le loyer. En résumé, moins vous êtes nombreux pour payer le loyer, et moins on vous aide à le faire ! Et pour les enfants, la sanction est la même. Des parents encore unis, même s'ils ne se supportent plus et font vivre un enfer quotidien à leur progéniture sera favorisée et valorisée par rapport à deux parents séparés mais épanouis, qui se respectent et se voient régulièrement, même s'il leur arrive de se réunir autour de leurs enfants. C'est ainsi que la Famille est glorifiée et sacralisée. C'est la religion qui a imposé ce type de système familiale, et notre "république laïque" n'en fait finalement qu'un peu plus la promotion.

 

Enfin, il est amusant de voir qu'il est préférable, auprès des bien-pensants, d'aimer son pays et de contribuer à son développement économique en achetant les produits vendus par les entreprises nationales. Même quand ces produits sont fabriqués hors de France ou de Navarre pour des raisons de compression du personnel, de redistribution des coûts, de revalorisation du marché ou de quelconque autre charabia. Acheter Français, avec un F majuscule pour bien insister sur l'importance de ce nom commun sans signification profonde. Combien de nos compatriotes roulent dans les voitures des marques nationales, bien qu'elles soient catastrophiquement fragiles, dangereuses, inconfortables, poussives, bruyantes et parfois même plus onéreuses que les concurrentes venus d'autres pays ? Mieux encore, la mode est d'acheter la voiture fabriquée dans un pays pauvre de l'Europe par une marque française, et d'arborer fièrement un semblant de 4x4 avec deux roues motrices et un moteur de 60ch (véridique). Les candidats à la présidence de ce beau pays se bousculent pour être les plus chauvins, pour apparaître comme le plus passionné par notre production nationale. Et c'est ainsi que la Patrie est sacralisée, par ces mêmes personnes qui la sabordent de l'intérieur et lui infligent les pires outrages. Tant que les apparences sont sauves, personne ne semble s'en préoccuper.

 

Travail, Famille, Patrie, nous y voici. La France semble faire face à une forte nostalgie d'un régime qu'elle présente pourtant elle-même comme la plus grande honte de son histoire. Mais la vérité, c'est que ce système totalitariste perdure. Il revêt diverses formes, mais il est toujours présent dans les esprits, car c'est le propre de notre culture gauloise de nous empêtrer dans les fiertés mal placées et dans la compétition outrancière. Le régime de Vichy, bien qu'importé d'Allemagne, s'était parfaitement installé dans notre pays parce qu'il permettait à l'époque de se sentir meilleur que le voisin. Peu importe le camp, on avait l'impression de servir son pays et de valoir mieux que tout le monde, ce qui est la définition même du français. Aujourd'hui, les tables ont tourné, comme on dit en anglais. D'autres personnes sont aux commandes, d'autres ethnies sont implantées ou craintes, mais le principe reste le même.

 

J'aimerai conclure par un ou deux exemples. Une de mes connaissances est moniteur de sport dans l'armée. Il est donc payé par l'état pour entraîner des militaires. On trouve dans les synonymes du militaire, entre autres choses : soldat, guerrier, et mercenaire. Il ne faut donc pas perdre de vue que le principe même de l'emploi de militaire est de faire la guerre pour la patrie. Il s'agit d'un emploi manifestement nuisible à l'humanité, consistant à tuer au nom d'une entité géographique et d'une culture différente de celle à laquelle on fait la guerre, et dont on tue les partisans. Ce travail est rémunéré par l'Etat, et offre pas mal de confort. De mon côté, vous le savez peut-être déjà, j'ai créé une boutique de thés BIO en ligne donc je ne tire pas encore de revenus, je suis bénévole dans plusieurs associations, et je touche, en effet, quelques prestations sociales (qui mises bout à bout ne suffisent même pas à payer mon loyer). Je m'enorgueilli également de répandre la bonne humeur autour de moi, d'avoir toujours de quoi donner le sourire aux commerçants et aux riverains que je cotoie, et je ne perds pas une occasion de me rendre utile - bien que je ne tue personne au nom de la patrie.

Eh bien notre cher militaire passionné de sport et de sculpture corporelle trouve opportun de me mépriser cordialement pour être un parasite dans la société. Lui qui touche plus de six fois plus d'argent que moi de l'état pour n'être utile à personne d'autre qu'à quelques bourrins destinés à tuer ou être tués, trouve normal de se sentir supérieur parce qu'il touche un salaire. Mieux encore, il trouve normal que sa tante, une grande gagnante de la lotterie nationale, ne travaille pas, puisqu'elle est riche. Il est donc plus naturel pour cet homme là d'avoir gagné énormément d'argent grâce à la chance et au malheur des millions de personnes qui perdent des sommes considérables à jouer au loto depuis des années sans jamais rien gagner, que de toucher une petite misère en prestations sociales grâce à une "solidarité" nationale qui se trouve pourtant être un droit, et de manifester un bonheur contagieux en vivant deux fois en dessous du seuil de pauvreté.

 

Alors oui, c'est vrai, je ne rentre pas dans un système préconçu sur la base du Travail, Famille, Patrie imposé aux petites gens par une religion dont je ne reconnais pas la légitimité et des gouvernements traitres qui en tirent profit. Néanmoins, j'essaye d'être le changement que je veux voir dans le monde, tel que Gandhi l'enseignait. Et je ne suis pas un communiste, un hippie, un bouddhiste attardé ou un extrémiste anachronique de quelque forme que ce soit. J'écoute du metal aussi bien que du swing, j'ai un smartphone et une télévision, et je ne paye pas ma carte de bus de par mon statut. Je suis juste un type normal qui fait de son mieux en pensant aux autres, en se mettant à leur place, et en se disant que même s'il ne pourra rien changer dans le monde, il pourra peut-être donner un petit peu de bonheur à ses contemporains. Et ça prend du temps, de penser aux autres, et de les rendre heureux. Alors oui, j'estime que je mérite les quelques €uros dont l'Etat daigne me faire la charité, et j'irai même jusqu'à dire que j'emmerde ceux à qui ça ne va pas.

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